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← Et si nous éduquions nos enfants à la joie ? | Antonella Verdiani | TEDxVaugirardRoad

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Showing Revision 13 created 02/16/2016 by eric vautier.

  1. J'ai dix ans.
  2. C'est le jour de l'admission pour
    entrer à l'école de la Scala de Milan.
  3. Je monte les marches
    d'un immense escalier
  4. qui m'amène
  5. à la salle d'examen.
  6. J'ai peur !
  7. J'ai vraiment très peur,
  8. et pendant que je monte,
  9. il y a une foule d'enfants magnifiques,
    ce sont les élèves de la Scala
  10. qui descendent, ils sont tous beaux,
    parfaits et minces.
  11. Moi, qui ne suis ni
  12. parfaite ni particulièrement mince,
  13. je commence à me sentir différente.
  14. Au bout de l'escalier,
  15. il y a deux dames
  16. au sourire assez figé,
    le même qu'il faut afficher
  17. lorsque l'on danse, que l'on a des
    crampes insoutenables au mollet.
  18. C'est ça, la danse classique !
  19. Elles nous disent :
  20. « Voilà, rentrez. »
  21. C'est une énorme salle
    avec des énormes miroirs.
  22. Et là je vois que nous sommes une
    vingtaine de fillettes, nous sommes
  23. toutes assez terrorisées
    par ce lieu austère.
  24. Le piano
  25. démarre une musique, je me
    souviens, c'était un Nocturne de Chopin.
  26. C'était magnifique !
  27. Ces dames nous disent :
  28. « Là, vous pouvez danser à votre façon,
  29. les pieds nus. »
  30. Heureusement, je pense, parce
    qu'à ce moment,

  31. j'oublie tout ce que j'ai appris
    pendant deux ans de cours
  32. et je danse, je m'élance dans
    la danse et je suis
  33. portée par la musique
  34. et pendant que je danse,
  35. j'entends les mots rassurants
  36. qu'avait mon professeur,
    mon maestro, Maestro Morucci,
  37. lorsqu'il disait : « Écoute, il y a
  38. deux choses importantes :
  39. la technique et la passion.
  40. Le jour viendra où
    elles ne feront plus qu'un.
  41. Toi tu as la passion, c'est ton trésor. »
  42. Brusquement,
  43. la musique avec un claquement de mains
    s'arrête.
  44. Maintenant, il faut passer l'inspection
    devant ces deux dames
  45. qui ont toujours le même sourire.
  46. L'une d'elles commence
    à inspecter mes pieds
  47. et mes jambes, surtout mes pieds.
  48. Elle commence à les regarder avec
    insistance et elle appelle
  49. quelqu'un :
  50. sa copine là,
  51. sa collègue lui dit quelque chose
    que je ne comprends pas.
  52. Elle me dit aussi
    de faire un tour devant elle.
  53. Et à ce moment, la même sensation de
    différence, la même qui m'avait prise
  54. dans la cage d'escalier
  55. lorsque

  56. j'étais là en train
    de regarder les élèves,
  57. me reprend !

  58. Je dois être vraiment quelqu'un de
    bizarre, je pense à mes pieds,
  59. ils sont vraiment bizarres !
  60. En cachette, je regarde les pieds
    de mes copines qui me semblent,
  61. bien sûr, les plus élégants du monde.
  62. Heureusement,
  63. l'inspection se termine.
  64. Maintenant, il faut aller
    dans une autre salle,
  65. et celle-ci est une salle de classe.
  66. C'est la classe des élèves
    de l'école primaire
  67. de la Scala.

  68. Et c'est une classe
  69. avec de vieux bancs en bois,
  70. avec un tableau noir, une salle de classe.
  71. « Mettez-vous sur les bancs ! », on nous
    ordonne. « On va faire l'appel. »
  72. Et au fur et à mesure que les noms
    sont appelés, on nous indique
  73. la droite
  74. ou la gauche.

  75. Et puis une des dames,
  76. toujours le même sourire bien sûr,
  77. nous dit : « Maintenant,
  78. nous avons pris notre décision :
    ici à notre droite,
  79. les élèves que avons sélectionnées
    pour entrer à la Scala et
  80. à gauche celles que, malheureusement,
    nous ne pouvons pas retenir.
  81. Vous pouvez disposer. »
  82. Je suis à gauche.
  83. Soudain, je comprends le pourquoi de
    cet examen si approfondi de mes pieds
  84. et la confirmation que je suis quelqu'un
    de vraiment bizarre
  85. arrive.
  86. D'un coup, les larmes commencent
    à couler sur mes joues.
  87. Je me souviens, plus que des larmes,
    c'était des sanglots désespérés.
  88. Avec ces larmes,
  89. j'arrive quand même à descendre
    l'escalier et j'arrive
  90. là où ma maman m'attend
    au rez-de-chaussée et je lui dis
  91. avec beaucoup de fatigue : « Maman,
  92. on m'a refusée. »
  93. D'un seul coup, en un claquement de mains,
  94. ma vie,
  95. mon monde magnifique
  96. de petite fille promise à la danse
    s'écroule.
  97. De bonne élève,
  98. je deviens quelqu'un
  99. de mauvais,
    un monstre aux pieds difformes.
  100. Aujourd'hui encore,
    je me revois dans le bus
  101. qui me ramène à la maison.
  102. J'étais en sanglots...
  103. Et puis je me revois encore,
    pendant des années où je devais chausser
  104. des sandales en été,
  105. j'avais honte de mes pieds
    sans savoir pourquoi !
  106. Personne ne me l'avait dit !
  107. Et puis,
  108. encore,
  109. pendant au moins dix ans
    après cet épisode,
  110. j'avais
  111. le cœur qui se serrait à chaque fois
    qu'on m'emmenait voir des spectacles
  112. en croyant bien faire,
    des spectacles de danse,
  113. ou que je les regardais à la télé.
  114. Et là c'était la souffrance
    qui se réveillait à chaque fois,
  115. c'était comme si j'avais perdu à jamais
    le sens du mot « être heureuse »,
  116. le droit d'être heureuse !
  117. Heureusement, le temps a fait son œuvre.
  118. Un jour, je me suis libérée
    de ce sortilège de l'échec
  119. et j'ai réalisé qu'il y a mille façons
    de danser la vie.
  120. Et donc,
  121. j'ai réalisé une autre chose :
  122. que cet épisode,
    cette blessure d'enfant, n'avait pas
  123. brisé
  124. une, voire deux choses fondamentales
    pour moi :
  125. la capacité de rêver et
  126. la joie de vivre,
  127. celle que j'avais lorsque je dansais.
  128. Donc, jeune adulte et même
    maintenant,
  129. j'ai commencé à prendre des cours et
    je continue encore les cours de danse,
  130. de danse classique, de tango,
    de tarentelle...
  131. Si je vous dis ça, ce n'est pas
    pour vous étaler ma vie.
  132. Cela n'a rien d'extraordinaire,
  133. c'est normal, c'est banal.
  134. Cela m'est arrivé à moi,
    ça peut vous arriver à vous,
  135. cela arrivera peut-être à vos enfants.
  136. Pour moi, il n'y a absolument rien
    de normal dans tout ça.
  137. Cet épisode
  138. est la manifestation
    d'une cruauté ordinaire
  139. que notre monde,
    notre système éducatif en tête,
  140. continue d'infliger aux enfants
  141. en tuant leur capacité à rêver.
  142. Je ne veux pas être complice de ça.

  143. Je ne veux pas être complice de ça.
  144. Et donc,
  145. lorsque j'ai commencé à
  146. pouvoir
  147. décider pour moi,
  148. je suis allée à l'université.
  149. Je suis d'abord
  150. allée
  151. faire des études doctorales
  152. et j'ai écrit une thèse qui
    s'appelle « Éduquer à la joie ».
  153. Qu'est-ce que ça veut dire
    « éduquer à la joie » ?
  154. J'ai découvert d'abord
  155. que la joie
    est ma passion aujourd'hui.
  156. Et puis figurez-vous que j'ai
    découvert une chose,
  157. c'est que la joie, son mot,
    l'étymologie de « joie »,
  158. en sanskrit, c'est « Yuj ».
  159. Cela veut dire le lien,
  160. c'est la connexion, c'est la reliance.
  161. C'est magnifique !
  162. Mais qu'est-ce que ça veut
    dire d'être relié ?
  163. C'est quoi être relié ?
  164. Je pense que c'est très simple.
  165. J'ai vu ça chez les enfants, vous
    l'avez vécu aussi, moi je m'en souviens.
  166. C'est la mémoire de mon corps qui me
    l'a dit, c'est ce que je vivais, moi,
  167. quand je dansais et j'ai vu les enfants,
  168. quand ils sont en train de dessiner, de
    jouer, de faire des choses qu'ils aiment
  169. particulièrement faire,
  170. ils oublient le monde autour d'eux.
  171. Ils sont tellement absorbés que vous
    pouvez les appeler pendant deux heures,
  172. ils ne vous entendent pas,
  173. et en plus, ils sont en train d'apprendre
    sans aucune fatigue.
  174. C'est génial !
  175. Cette reliance
    me ramène à ce que j'ai vécu
  176. lorsque je dansais sans fatigue.
  177. C'était
  178. être en contact direct
  179. avec
  180. le monde, avec le ciel et la terre,
  181. avec les animaux, les fleurs,
    avec les gens, avec vous !
  182. Qu'est-ce que ça a
    à voir avec l'éducation ?
  183. Beaucoup !

  184. parce qu'imaginez,
  185. si on commençait à éduquer
    à partir de ça...
  186. Si on commençait
  187. à partir
  188. de quelque chose que la permaculture
    a déjà découvert.
  189. La permaculture, vous connaissez,
    c'est une science écologique.
  190. La permaculture dit :
    « Cultivez là où c'est déjà fertile ».
  191. Vous imaginez ce que
    ça voudrait dire de commencer
  192. à pouvoir apprendre
  193. à partir de quelque chose
    qui est notre richesse, notre trésor ?
  194. Révolutionner l'éducation.
  195. Cela changerait complètement
    la face du monde !
  196. Cela serait aussi apprendre
    sans aucune fatigue.
  197. Dans le passé, des pédagogues,
    des éducateurs, des philosophes,
  198. l'avaient déjà compris : Montessori,
    Steiner, Freinet.
  199. Ils avaient déjà compris
    mais ils n'ont pas été beaucoup écoutés.
  200. La bonne nouvelle, c'est qu'aujourd'hui,
  201. de plus en plus
  202. d'éducateurs,
  203. d'enseignants,
  204. de maîtres, de maîtresses, de parents,
  205. ont non seulement repris le flambeau
  206. de ces prédécesseurs
  207. mais sont en train d'inventer
    des nouvelles pratiques pédagogiques.
  208. Je vous assure que j'en vois beaucoup,
    beaucoup, beaucoup.
  209. Ce sont des personnes qui
  210. inventent
  211. de nouvelles méthodes qui sont
    toutes basées sur la liberté,
  212. le respect du rythme de l'enfant,
  213. et la capacité, leur capacité à rêver.
  214. Ma joie à moi,

  215. c'est de me connecter,
  216. d'être en contact
  217. avec cette reliance.
  218. C'est pour cela qu'avec un groupe
  219. de personnes qui savent encore rêver,
  220. j'ai fondé une alliance.
  221. Une alliance
    pour le renouveau de l'éducation
  222. qui s'appelle le printemps de l'éducation.
  223. Parce que tout est déjà là,
    il faut tout simplement relier.
  224. C'est ça, éduquer à la joie !
  225. C'est finalement se souvenir
    de ce que disait Maria Montessori
  226. lorsqu'elle disait :
  227. « La joie d'apprendre est aussi
    indispensable que l'intelligence,
  228. que la respiration aux coureurs
  229. et aux danseurs aussi ! »
  230. (Applaudissements)