Salut, mon nom est Tony
et voici Every Frame a Painting.
Alors, cette vidéo était censée sortir
pour la fête des mères, mais ça n'a pas eu lieu.
Désolé maman. Quoi qu'il en soit le film d'aujourd'hui est
"Les Enfants loups, Ame & Yuki" réalisé par Mamoru Hosoda.
Ceci est un très joli petit film
et il a remporté le Prix japonais du
Meilleur film d'animation il y a deux ans.
Si vous ne l'avez pas vu, s'il vous plaît regardez-le,
mais pour une fois, ma vidéo sera sans spoilers,
afin que vous puissiez en profiter sans avoir
vu "Les Enfants loups, Ame & Yuki".
Mon sujet aujourd'hui est un seul plan du film, juste là.
C'est un travelling latéral de 57 secondes
et il suit les deux enfants, Ame et Yuki,
du CP au CM1, sans coupure.
Nous voyons Ame solitaire au CP
tandis que sa sœur Yuki s'adapte à la vie à l'école.
Nous le voyons se faire martyriser,
nous voyons sa réaction,
nous la voyons trouver sa place dans la salle de classe,
tandis qu'il commence à sécher les cours.
Et c'est tout. Alors pourquoi est-ce que je trouve
que ce plan est en réalité génial ?
Cela peut paraître bizarre dit comme ça,
mais je n'ai jamais vraiment réussi à comprendre
comment faire un bon travelling latéral.
J'ai vu d'autres réalisateurs l'utiliser,
parfois magnifiquement, mais je n'ai jamais
compris comment le faire moi-même.
Parce que quand on y réfléchit,
le travelling latéral est un peu bizarre.
C'est l'un des plans les moins subjectifs du cinéma.
C'est en fait l'un des plus objectifs.
Il ne suggère pas un point de vue d'un quelconque personnage.
Il suggère que vous êtes un dieu omniscient
et que vous regardez. Il est très littéral.
Ce que vous voyez est ce que vous obtenez,
alors pour quelles raisons l'utiliser ?
La plupart des cinéastes l'utilisent pour donner du mouvement.
Lorsque vous voulez commencer une scène et finir en beauté,
c'est une méthode simple et efficace.
- Dites-moi, si par hasard, je me coupais un mamelon,
je serais couvert par les accidents du travail ?
Malheureusement au cours des cinq dernières années,
ce type de plan s'est fait écraser
par le numérique et cet effet de glissement.
Même les bons films tournés en numérique
ont un effet de glissement exagéré. Alors bon,
il y a de meilleures façons de l'utiliser.
Eh bien, qu'y a-t-il d'autre ? On trouve pas mal
ce genre de plan dans les films de guerre.
Lorsque vous voulez montrer l'immensité d'une armée,
le travelling latéral fera l'affaire.
C'est vraiment le plan par excellence
pour montrer un campement.
- Cette foutue guerre
- Autant chercher une aiguille dans une botte d'aiguilles
Il est également très bien pour les scènes de course,
que ce soient des gens qui courent vers leur destin
ou vers la femme qu'ils aiment
ou même qui courent simplement pour courir.
Et après tout, pourquoi pas au ralenti ?
Ou Tom Cruise ?
Et je ne sais pas pourquoi, mais il est également
très populaire pour les supermarchés,
peut-être parce qu'ils sont sans âme et épouvable
comme le Safeway près de ma maison.
Godard semble avoir fait le plan ultime du
"je déteste les supermarchés".
Et il y a un tas d'autres occasions uniques
dans lesquelles on retrouve ce plan.
Peter Greenaway l'utilise pour donner l'impression
que le cadre est comme une peinture en mouvement.
J'ai vu Park Chan-wook l'utiliser
pour une incroyable scène de combat.
J'ai vu Buster Keaton l'utiliser
pour de la comédie physique.
J'ai vu Scorsese l'utiliser pour une exécution de masse
et j'aime aussi beaucoup ce gag de "Toy Story".
Certains cinéastes en font une marque de fabrique.
Stanley Kubrick l'adorait,
car il montrait les choses comme elles sont
et pas comme on les imagine.
Il l'a utilisé avec brio dans "Les Sentiers de la Gloire",
pour montrer l'étendue des tranchées.
Et dans "Shining", il est partout, c'est l'un des moyens
qu'il utilise pour créer un sentiment d'effroi.
L'environnement semble oppressant
quand on le regarde comme ça.
Une autre personne qui l'utilise beaucoup
est Wes Anderson,
parce qu'il véhicule un peu cet effet "maison de poupée",
"livre d'images" qu'il aime tant.
Et il est également un peu
intrinsèquement drôle lorsque vous avez
des couleurs vives et des personnes
qui se déplacent en lignes droites comme ici.
Mais la seule chose pour laquelle on utilise
rarement le travelling latéral est l'intimité.
Ce n'est pas vraiment un plan intime.
Peu importe ce que vous faites, vous semblez toujours
vous tenir à une certaine distance des personnages
et même les plus grands cinéastes savent cela.
Alors, comment pouvez-vous rendre
ce plan qui n'est pas vraiment intime... intime ?
- Vous avez reçu mes fleurs ?
Avec le...
Voici une méthode utilisée par Martin Scorsese
- Vous les avez pas reçues ?
Mais je... j'ai envoyé des fleurs pourtant...
S'éloigner du personnage.
- Je peux vous rappeler ?
C'est bizarre parce que ça va contre notre intuition
et c'est à l'opposé de ce qu'on vous apprend à faire,
mais ça fonctionne vraiment.
C'est vide et triste et solitaire
et ça vous fait vous sentir mal pour Travis Bickle
en l'enlevant de votre champ de vision.
- J'ai essayé plusieurs fois de l'appeler,
mais à la suite de ce coup de fil
elle a plus voulu venir à l'appareil.
En voici une autre.
Elle est considéré par beaucoup
comme étant l'une des meilleures scènes
de l'histoire du cinéma.
Ce qui est fascinant à propos de ce plan est sa longueur.
Il dure neuf minutes.
C'est juste un personnage en essayant d'amener
cette bougie d'un endroit à un autre.
Mais étant donné que la scène se concentre
sur un seul élément visuel et un seul but dramatique,
Tarkovsky peut laisser le moment se dérouler.
Nous voyons chaque pas que fait le personnage,
chaque échec, chaque tentative.
La longueur de ce plan vous plonge
dans une étrange transe méditative.
Et comme il est si simple, vous pouvez le voir
comme un symbole ou une métaphore
de toutes les luttes imaginables.
C'est un modèle de simplicité et de pureté.
Et puis il y a ceci :
Je pense que c'est le travelling latéral
le plus émotionnellement fort
de ces cinq ou dix dernières années.
Et pour le prouver, regarder comment ça rend si j'enlève le son
et que je fais simplement un cut
ou un fondu
ou un zoom.
Ceci est l'exemple parfait d'un travelling latéral réussi.
Être éloigné des personnages rend ce moment d'autant plus triste,
parce que nous ne pouvons pas les aider.
Se déplacer de la gauche vers la droite implique que le temps
a passé et que nous ne pourrons jamais revenir en arrière.
Donc, tout ceci nous ramène à
"Les Enfants loups, Ame & Yuki".
Comme plusieurs des scènes de cette liste,
c'est un plan en réalité très intime.
Il nous montre des enfants grandir
juste sous nos yeux.
Mais contrairement à tous les autres plans de cette liste,
il est physiquement impossible.
Ce n'est pas un plan littéral,
c'est un plan figuratif.
Ce n'est vraiment possible que grâce à la magie
du cinéma et plus précisément l'animation.
Il se déplace d'avant en arrière
à travers le temps et l'espace
et tout ce qu'il fait, c'est raconter
l'histoire de ces enfants qui grandissent.
Donc même si vous êtes comme moi
et que vous ne comprenez pas vraiment
comment utiliser un travelling latéral,
c'est génial de voir que quelqu'un autre
sait très bien le faire
et qu'il repousse les limites
de la grammaire visuelle à sa manière.
Par ailleurs, le reste de ce film
est vraiment beau
et vous allez probablement pleurer à la fin.
Et appelez votre mère juste après.
Alors, allez le regarder.
Bonne fête des mères.