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← Henri Guillemin explique Robespierre et la révolution française (2/2)

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Afficher la révision 1 créée 05/30/2012 par Amara Bot.

  1. Suite de la conférence de Henri Guillemin de 1970. Merci à Jérome pour la retranscription.

  2. Mais alors, comment se fait-il que la convention vote d'enthousiasme et à l'unanimité le calendrier révolutionnaire ?
  3. C’est bien clair, dit Monsieur SOBOUL. Dans l’ancien calendrier (grégorien), il y avait des dimanches, on se reposait tous les dimanches.
  4. Tandis que maintenant, on ne se reposera que tous les dix jours. Alors, vous comprenez, le patronat est ravi, les ouvriers travailleront deux jours de plus.
  5. Donc : enthousiasme pour le calendrier révolutionnaire.
  6. Le pauvre évêque constitutionnel de Paris, qui s’appelait GOBEL, va se voir menacé, sommé de démissionner et de dire le lendemain 8 novembre à la Convention :
  7. « j’ai menti toute ma vie, je n’y croyais pas, tout ça ne sont que des blagues… »
  8. Qui lui demande de se désavouer ? C’est Léonard BOURDON, député dantoniste de l’Oise, et Anacharsis CLOOTS, qui était un banquier prussien multi millionnaire.
  9. Qui va représenter la « Déesse de la raison » à l’église Notre Dame de Paris ? J’avais toujours cru que c’était une prostituée… Pas du tout !
  10. C’était une femme de très bonne compagnie qui s’appelait Madame MOMORO, femme d’un imprimeur très riche de Paris, et lui aussi, dantoniste.
  11. Donc l’opération de la déchristianisation est une tentative poussée par DANTON pour mettre ROBESPIERRE dans une situation difficile.
  12. On savait que ROBESPIERRE était un homme qui croyait en Dieu. Comme il croyait en Dieu, DANTON avait dit de lui : « Il habite une jésuitière ». La jésuitière des DUPLAY, vous vous rendez compte…
  13. Alors, évidemment, ROBESPIERRE va protester, il va dire « Non, il ne faut pas faire cette persécution !». On pourra donc le dénoncer comme un ami de la Réaction.
  14. Mais c’est que le « petit peuple » ne marche pas ! On trouve facilement de la canaille pour casser les têtes des saints dans les églises, on les paye un petit peu et puis ça y est…
  15. Mais l’ensemble de la population parisienne ne marche pas, au point que Le Journal de Paris, dont je vous ai cité une phrase tout à l’heure (ROBESPIERRE monté à la tribune et auquel on a coupé la parole…),
  16. voyant que la déchristianisation ne prend pas va écrire avec irritation la phrase que voici : « Alors quoi, les hommes du 10 août veulent aller à la messe ? »
  17. Non, ils ne voulaient pas aller à la messe, mais ils ne voulaient pas que l’on se battît là-dessus.
  18. Alors, quand DANTON voit que ça ne marche pas, c’est lui-même qui monte à la tribune après un congé qu’il avait pris et qui dit : « je demande l’arrêt de ces mascarades anti religieuses ».
  19. Deuxième tentative : ratée. Troisième tentative, DANTON va faire une volte-face complète :
  20. Le 5 décembre de cette année 1793, ce même DANTON qui, au mois de septembre demandait « une tête par jour », le voilà qui fait de l’humanitarisme. Et à la tribune de la Convention il dit :
  21. « Je demande l’économie du sang des hommes ». Et le 5 décembre, lançant son petit ami Camille DESMOULINS avec son journal Le vieux Cordelier dans une entreprise périlleuse, il fait demander l’élargissement des suspects.
  22. Ouverture des prisons. Il y avait 200 000 suspects à ce moment-là en prison. C’était probablement trop. J’ai vu d’assez près la résistance et la Libération en France.
  23. J’étais, tout le monde le sait, du côté de la résistance, mais j’ai été assez écœuré de ce qui s’est passé au moment de la libération
  24. où j’ai vu très souvent sous mes yeux des gens qui n’avaient rien fait mais que quelques ennemis personnels déclaraient collaborationnistes.
  25. Eh bien, je suis convaincu que sur les 200 000 emprisonnés, il devait y en avoir pas mal qui étaient là sur des dénonciations personnelles, alors qu’ils n’étaient pas dangereux politiquement.
  26. Au point que ROBESPIERRE, en novembre, avait dit « il faut faire absolument un triage » parmi ces 200 000 il faut les regarder un par un et élargir tous ceux contre lesquels il n’y a rien.
  27. Mais entre ce triage des incarcérés et la libération totale des 200 000, il y a un abîme.
  28. Parce que sur ces 200 000, mettons qu’il y en avait la moitié qui étaient des agents royalistes ou des girondins, c’était immédiatement remettre en circulation des gens qui allaient ruiner la République
  29. vous voyez la situation terrible dans laquelle se trouvait ROBESPIERRE d’un côté il y a les enragés à la façon d’HEBERT qui veulent du sang et du sang, des « vers dans l’arbre »
  30. et de l’autre côté vous avez un DANTON qui est la « scie dans l’arbre » qui essaie de détruire la République.
  31. ROBESPIERRE avait des raisons de se réjouir et des raisons de ne pas se réjouir. Raisons de se réjouir : situation militaire qui marchait bien et MALLET du PAN, ce genevois dont je vous avais parlé et qui avait collaboré au manifeste de Brunswick.
  32. Dans un rapport au Prince, il était à la solde – je crois oui – des Princes. Les Princes, ça veut dire les candidats royaux. Vous savez, le futur Louis XVIII, le futur Charles X.
  33. MALLET du PAN en février 1794 disait aux ennemis de la France « il faut reconnaître que nous sommes en train de 'recevoir des piles' enfin les français gagnent parce que nous (les austro-prussiens), nous n’avons que des soldats matériels ».
  34. C’est-à-dire des automates des robots, indifférents au sort de la guerre tandis que les soldats de la République, sont des soldats passionnés, disait-il.
  35. Ces soldats qui croient qu'ils se battent pour eux-mêmes ou pour leurs enfants, ceux-là en effet ont un tel élan, un tel mordant, un tel moral,
  36. qu'ils remportent des victoires que nous, nous ne savons pas remporter. Alors, sur le plan militaire : avantage.
  37. Sur le plan financier, gros avantage. A partir du maximum et à partir d'une loi que j'ai oublié de vous dire, c'est vrai : peine de mort contre l'agiotage sur les assigniats.
  38. Si bien que quand ROBESPIERRE était entré au pouvoir, l'assigniat était à 37 . Ca veut dire 100 francs papier = 37 franc or
  39. Au bout de sept mois de pouvoir, ROBESPIERRE a fait monter l'assigniat de 37 à 74 ! Donc ça marche. Mais il y a d'autres choses qui ne marchent pas.
  40. En particulier, ROBESPIERRE a vu devant lui CAMBON, chef du Comité des Finances qui a fait une singulière déclaration.
  41. Autre chose que vous ne savez sans doute pas et que je ne savais pas moi, enfin peut-être que vous saviez, ces comités sont indépendants les uns des autres.
  42. Ne croyons pas qu'il y a le Comité de Salut Public qui coiffe tout, il y a la Convention, qui coiffe tout, qui contrôle tout, et puis il y a des comités parallèles.
  43. Comité de Salut Public pour les affaires générales, Comité de Sûreté Générale pour la police, Comité des Finances et Comité des Subsistances.
  44. CAMBON, l'industriel CAMBON, est à la tête du comité des finances. Il avait fait le 24 août 1793 quelque chose de bien, il avait créé le Grand Livre de la République,
  45. le Grand Livre de la Dette, comme on dit pour montrer que la République française gère un peu mieux ses finances que la monarchie, excellent.
  46. Mais voila qu'au début de l'année 1794 il fait à la Convention une déclaration que ROBESPIERRE ne comprend pas. Là aussi, je vais parler plus lentement.
  47. CAMBON dit : “nous allons distinguer parmi les créanciers de l'Etat entre ceux qui recoivent moins de 1000 francs de pension par an, et ceux qui reçoivent plus de 1000 francs”.
  48. Ceux qui reçoivent moins de pension, on leur paiera leur pension en assigniats, et ceux qui reçoivent plus de 1000 francs on leur paiera en numéraires
  49. Alors après, ROBESPIERRE va aller trouver CAMBON et lui dit qu'il pense que sa langue a fourché,
  50. que c'est un lapsus et qu'il pense qu'il voulait dire que les plus pauvres vont être payés en monnaie non dévaluée.
  51. CAMBON le reçoit avec violence en lui disant de s'occuper de ce qui le regarde car il est chef chez lui. ROBESPIERRE a vu ce que faisait CAMBON à ce moment là.
  52. Il se dit “on est en train de me saboter”. En plus, dès qu'il aura frappé les hébertistes,
  53. c'était surtout des hébertistes qui étaient les cadres de la petite armée révolutionnaire dont je vous ai parlé qui surveillait le maximum.
  54. BARERE demande immédiatement la suppression de l'armée révolutionnaire et dès que l'armée révolutionnaire est supprimée,
  55. le maximum va être abandonné et l'un des chefs du Comité des Subsistances, qui est un ami du gros commerce, va faire savoir aux commerçants qu'il fermera les yeux sur la non application du maximum.
  56. Alors vous voyez qu'il y a des choses qui sont heureuses et d'autres qui sont très malheureuses. Or, ROBESPIERRE est de plus en plus malade.
  57. Déjà il avait pris un congé le 13 février et il était revenu au pouvoir le 13 mars. Dans sa maladie, il avait réfléchi et s'est dit “il faut tout de même y aller”.
  58. Alors on va frapper contre DANTON. Ce n'est pas un sanguinaire ROBESPIERRE, c'est un homme à qui la guillotine a toujours paru assez révoltante, mais enfin la situation est telle que si on ne frappe pas DANTON, qu'est-ce qui va arriver ?...
  59. Mais frapper DANTON, c'est extrêmement grave, d'abord il connaissait les enfants de DANTON, il les aimait bien. Si on frappe DANTON, on va frapper le groupe, FABRE d’ÉGLANTINE.
  60. FABRE d’ÉGLANTINE est un ancien pédéraste que lui, ROBESPIERRE, avait converti. Il avait fait son mariage, le jeune homme avait maintenant un petit enfant.
  61. ROBESPIERRE aimait les gosses, alors je vais faire trois petits malheureux, les deux fils de DANTON puisque je vais couper la tête au père et le fils de Camille DESMOULINS et cet enfant me doit la vie.
  62. D'autre part, l'opinion publique. Nous, maintenant à la distance où nous sommes, nous faisons des distinctions formidables entre un MIRABEAU ou un MARAT par exemple .
  63. Mais les braves gens de Paris voyaient ça grosso-modo : il y avait les amis du peuple et les ennemis. Un homme comme DANTON, comme MARAT, comme ROBESPIERRE, comme MIRABEAU, tout cela c'était pareil.
  64. C'était la bonne gauche quoi, les amis du peuple. Alors si on voit les républicains qui s'entretuent, il y a de quoi “glacer la Révolution”, c'est le mot que va employer SAINT-JUST...
  65. Eh bien ROBESPIERRE s'est dit : “il faut quand même le faire”. Le 5 avril 1794, on guillotine DANTON et ses camarades. ROBESPIERRE est prostré.
  66. Alors comme il voit que c'est fini, enfin qu'il a l'impression que, ou bien on va le tuer, ou bien la fièvre qui est en train de le miner va l'emporter, décide de mettre les bouchées doubles,
  67. c'est à dire de vider le fond du sac, c'est à dire d'expliquer aux gens de la convention son idée derrière la tête.
  68. J'ai fait peut-être le savez-vous un livre qui s'appelle “L'arrière pensée de JAURES” on pourrait faire un livre sur l'arrière pensée de Jean-Jacques ROUSSEAU,
  69. on ne peut pas expliquer le Contrat Social si on ne connaît pas la Profession de foi du Vicaire Savoyard, et il y a une arrière-pensée de ROBESPIERRE.
  70. Et dans les trois cas, Jean-Jacques ROUSSEAU, JAURES, ROBESPIERRE, c'est la même arrière pensée.
  71. Alors ROBESPIERRE va, dans deux discours du printemps 1794, expliquer aux gens son but dernier. Grosso modo qu'est-ce que c'est cette arrière pensée ?
  72. Eh bien ces trois personnes que je viens de vous dire, qui ont l'air de s'occuper d'affaires sociales et politiques,
  73. ils pensent tous que ce n'est pas la constitution d'une Nation qui est importante, cette constitution doit servir à l'individu.
  74. Le but n'est pas une organisation sociale plus équitable. Le but c'est de permettre à l'individu humain, comme disait Jean-Jacques ROUSSEAU, d'accomplir sa destination.
  75. Tenez, par exemple, quand JAURES dira "sous le régime capitaliste, l'individu est enfoncé dans la matière jusqu'au coeur sous l'écrasement économique et sous l'obsession militaire.
  76. Je veux essayer de construire une cité d'espérance où l'Homme s'aperçoit que les étoiles existent." C'est la même chose pour ROBESPIERRE. Il va prononcer un discours que j'ai recopié en partie :
  77. "Nous voulons une Patrie qui procure du travail à tous les citoyens ou les moyens de vivre à ceux qui sont hors d'état de travailler.
  78. Nous voulons une cité où les transactions seront la circulation de la richesse et non pas le moyen pour quelques uns d'une opulence fondée sur la détresse des autres.
  79. Nous voulons une organisation humaine (ça c'est l'enfantillage de ROBESPIERRE) où les mauvaises passions seront enchaînées, l'égoïsme, la cupidité, la méchanceté.
  80. Nous voulons substituer la droiture aux bienséances, substituer le mépris du vice au dédain du malheur (j'aime mieux la suite),
  81. substituer les braves gens à la bonne compagnie. Nous voulons une demeure des hommes où toutes les âmes s'agrandiront, nous voulons accomplir les destins de l'humanité."
  82. Et à la suite de ce discours, c'est là où il fait sa proposition, folle peut-être, où il dit
  83. "je voudrais que la Nation française reconnaisse l'existence d'un Etre Suprême. Parce que si la nation française reconnaît l'existence d'un Etre Suprême,
  84. la première conséquence de cette proclamation sera que la Nation française s'engagera du même coup à travailler pour la Justice, à défendre les opprimés et à respecter les misérables". dit-il.
  85. Alors effectivement le jour de la Pentecôte, ça lui sera assez reproché, sur le nouveau calendrier ça n'apparaissait pas (c'était le 10 prairial), le jour de la Pentecôte 1794, il y aura cette Fête de l'Etre Suprême.
  86. La plupart des livres que j'ai lu la ridiculisent. Et je comprends bien qu'elle ait des côtés ridicules.
  87. Il avait demandé l'organisation matérielle ou artistique de la Fête à un nommé DAVID, que vous connaissez, et qui confondait la grandeur et le grandiose.
  88. Alors DAVID avait décidé de mettre au sein du Champ de Mars une énorme statue de l'Athéïsme, et puis on la brûlerait cette statue, parce qu'elle serait en carton.
  89. Et dedans il y aurait une statue en dur qui serait la statue de la Sagesse Humaine. Alors vous imaginez le coup, on a brûlé l'Athéïsme et quand la Sagesse Humaine est apparue elle était plutôt charbonneuse.
  90. On avait aussi donné aux gosses de Paris de petites histoires à chanter. Tous ces pauvres petits enfants avaient appris dans les écoles des petits cantiques laïques et complètement idiots.
  91. Il ne faut pas s'arrêter à ça et essayer de comprendre ce qu'il a voulu faire ce jour-là.
  92. RENAN raconte dans ses souvenirs d'enfance et de jeunesse que quand il était gosse il a vu un vieux type qui lui avait montré, les tirant d'un tiroir, trois épis de blé qui tombaient en poussière bien-sûr.
  93. Et ce vieux type avait dit au petit RENAN "tu vois p'tit, ces épis de blé ils viennent de la Fête de l'Etre Suprême".
  94. A tous les gosses de Paris on avait donné trois épis de blé ce jour-là, parce que ça avait un sens. Et comme le petit RENAN ne comprenait rien, bien-sûr c'était un gamin,
  95. le vieux disait "c'était beau petit, tu ne peux pas savoir comment c'était beau". Alors je vais essayer de vous faire comprendre pourquoi c'était beau.
  96. Il y avait au moins 300 000 personnes qui étaient là, réunies au Champ de Mars. Pourquoi le Champ de Mars ? Parce que c'est là que ça s'était passé le 17 juillet 1791, quand les possédants avaient tiré sur les non possédants.
  97. Alors ROBESPIERRE avait décidé "on fera la fête là pour que plus jamais une chose pareille ne se produise". Il se trouvait être par roulement le président de la Convention, il s'était fait très beau :
  98. plumet tricolore, et puis l'Eléonore qui avait un béguin pour lui, lui avait donné un bouquet. Il avait aussi un bouquet à la main, un gros bouquet tricolore !
  99. Il y avait des roses, il y avait des marguerites et il y avait des bleuets. Il marchait devant la Convention qui était derrière lui.
  100. Entouré d'une espèce de ceinture tricolore, un ruban tricolore qui entourait les 700 députés. Puis lui marchait à environ 20 pas devant.
  101. Il était dévoré par sa fièvre ce qui fait que, de temps en temps, les témoins disaient qu'il était tout rouge ou qu'il était tout pâle. Il avançait avec son bouquet, entouré d'acclamations.
  102. Les gens criaient "Vive ROBESPIERRE !" et lui était tout malheureux, il regardait par terre avec un pauvre sourire, il regardait un peu timidement à droite et à gauche,
  103. ayant l'air de dire aux gens "mais non, il ne faut pas crier vive ROBESPIERRE, il faut crier vive la République !"
  104. Puis il a fait son discours, il a expliqué ce que c'était pour lui "l'Etre Suprême". Il n'avait pas osé dire Dieu.
  105. Je comprends, c'est une syllabe fatiguante, un phonème usé, une syllabe morte. Alors il avait essayé de dire ce que disait Jean-Jacques ROUSSEAU, l'Etre Suprême, peu importe le nom...
  106. Je crois bien que si un certain nombre de gorges étaient serrées ce jour-là, c'est parce que, à mon sens, c'était la première fois qu'un gouvernant parlait de Dieu aux gens pour autre chose que pour les duper, pour les asservir.
  107. ROBESPIERRE signait ce jour-là sa condamnation à mort. Il y avait des tas de gens qui le haïssaient.
  108. Il y avait d'abord tout "le Ventre" comme on dit, vous savez, par opposition à La Montagne il y avait le Marais, Le Ventre de la Convention, c'est à dire les notables, qui ne lui pardonnaient pas son maximum.
  109. Il y avait les pro-consuls hideux comme CARRIER, vous savez, les mariages républicains, comme FRERON, comme BARRAS, comme TALLIEN qu'il avait fait rappeler et qui lui en voulaient à mort.
  110. Il y avait CARNOT. La France avait obtenu un succès militaire à Fleurus, c'était le 25 juin 1794. Alors ROBESPIERRE avait dit "On s'arrête !" puisqu'il n'y a plus un seul étranger sur le territoire français.
  111. Et CARNOT était tombé dans une rage folle en disant "S'arrêter ? au moment ou la guerre va commencer à payer !".
  112. Et le 13 juillet 1794, CARNOT envoie à PICHEGRU pour son entrée en Belgique la dépêche que voici : " Vous allez entrer en Belgique, vous prenez tout, il faut vider le pays."
  113. Et ROBESPIERRE lui dit "mais c'est déshonnorant, c'est la honte de la République !"
  114. CARNOT passe immédiatement du côté de ceux qui décident de tuer ROBESPIERRE. On ne peut pas le tuer tant qu'il aura les faubourgs pour lui.
  115. La petite plèbe l'aime, alors si l'on touche ROBESPIERRE, ça va être une insurrection. Alors qu'est-ce qu'ils vont faire ses ennemis ?
  116. Ses ennemis sont tous puissants au Comité de Sûreté Générale et ROBESPIERRE va essayer de demander par deux fois la révocation de FOUQUIER-TINVILLE,
  117. qui fait tomber toutes les têtes, vous savez, et dont ROBESPIERRE trouve que c'est un affreux.
  118. Chiffre : Le tribunal révolutionnaire, de sa création jusqu'à maintenant (juin 1794), Le Tribunal Révolutionnaire fait tomber en 6 mois 1200 têtes.
  119. En 40 jours, 1876 têtes vont tomber, en 40 jours ! Pourquoi ? Pour qu'on puisse dire que c'est ROBESPIERRE, puisqu'il passait pour le numéro un, qui transforme la guillotine en un instrument de folie.
  120. Et c'est Lamartine, à mon sens qui aura dit là-dessus la phrase la plus pénétrante, je ne l'ai jamais vue reproduite.
  121. C'est dans "Les Girondins" de Lamartine qui sont bien plus intéressants qu'on imagine : "Ils le couvrirent pendant quarante jours du sang qu'ils versaient pour le perdre".
  122. Et en effet , dans l'opinion publique, le bruit courait que ROBESPIERRE était devenu fou de rage, il fait tuer des gens !
  123. Il y avait eu un attentat. Un nommé ADMIRAT qui avait essayé de tuer ROBESPIERRE de loin,
  124. il y avait une petite Cécile RENAULT qui avait été saisie avec deux canifs, elle avait dit "oui, c'est vrai, je veux tuer ROBESPIERRE".
  125. Alors on avait fait passer à la guillotine cinquante personnes d'un seul coup, on n'avait jamais vu ça.
  126. Revêtus de la chemise rouge des parricides afin de pouvoir affirmer : parricide car le père de la Patrie,
  127. ROBESPIERRE, a décidé qu'il fallait cinquante personnes quand on avait levé deux mains contre lui.
  128. On a fait passer à la guillotine l'évêque GOBEL et CHAUMETTE. Avec quelle inculpation ? Ecoutez-bien : Inculpation d'athéïsme !
  129. Comme si ROBESPIERRE, transformé maintenant en un inquisiteur, un TORQUEMADA, voulait envoyer à la guillotine ceux qui, métaphysiquement, ne pensaient pas comme lui.
  130. Et jamais cette pensée n'était venue à ROBESPIERRE.
  131. Ca-y-est ! maintenant on l'a ! On va faire le nouveau maximum le 21 juillet, on est tout près puisque c'est le 27 qu'il va tomber.
  132. Le 21 juillet, nouveau maximum, OUF... Non ! Quel nouveau maximum ? Le maximum des salaires !
  133. Parce que pour les usines nationales, l'armement, ROBESPIERRE avait fait monter les salaires considérablement, et que le 21 juillet 1794, la Convention décide un abaissement des salaires de 30, 40 et 50%.
  134. Or, comme on croit toujours que c'est ROBESPIERRE qui dirige tout, les ouvriers parisiens disent "mais il nous abandonne ! Il envoie à la guillotine des gens de chez nous, il fait tomber les salaires à 50% !"
  135. Alors on peut y aller... ROBESPIERRE était retombé malade le 14 juin. Et vous pensez bien qu'un homme comme lui était guetté. On le suivait.
  136. Il n'y avait pas de gorilles, mais il y avait des gens qui l'espionnaient. Alors j'ai trouvé le détail que voici :
  137. Après huit jours passés chez lui sans sortir, M. ROBESPIERRE est réapparu dehors. C'était le printemps 1794, un printemps formidable, radieux.
  138. La campagne à ce moment là, c'était tout à côté de Paris, en dix minutes on était à la campagne.
  139. Alors ROBESPIERRE qui était vascillant sur ses jambes mais qui ne voulait pas le montrer, sortait avec son chien.
  140. Il avait un grand chien qui s'appelait "Brount", dont la tête était assez haute et lui, il était petit.
  141. Alors les policiers qui surveillaient ROBESPIERRE disent "on le voit de temps en temps, il s'appuie sur la tête de son chien comme s'il avait une canne pour se soutenir en marchant".
  142. Et puis où il va ? Il va à une "corne de bois" dit le rapport. Ca veut dire, je pense, un bois en pointe, qui donnait sur une pente qui descendait vers la Seine.
  143. Et là, M. de ROBESPIERRE reste des heures assis là au soleil, les mains dans l'herbe avec son chien couché autour de lui, et la tête renversée.
  144. Le 26 juillet, ROBESPIERRE apparaît brusquement à la Convention. Emotion... Qu'est-ce qu'il va dire ? Et il dit :
  145. "Mes mains sont liées, mais je n'ai pas encore de baillon sur la bouche, alors j'ai un certain nombre de choses à vous dire avant de mourir.
  146. Quand la République tombe entre certaines mains, ce sont ces mains-là qui font la contre-révolution" dit-il.
  147. "Que voulez-vous que nous fassions quand le responsable des finances (cette fois il y va tout droit : CAMBON) fomente l'agiotage, favorise le riche et désespère le pauvre ?
  148. J'en ai assez de vivre dans un monde où l'honnêteté est toujours victime de l'intrigue et où la Justice est un mensonge".
  149. Il fait son discours, le lendemain ça y est c'est le 27 juillet. Dans la nuit, les comploteurs, c'est à dire SIEYES et les autres,
  150. sont allés trouver la plupart des députés en disant que le discours de ROBESPIERRE n'est que le prélude à une nouvelle tombée de têtes et vous,
  151. (on dit ça individuellement à chacun) vous êtes sur la liste que ROBESPIERRE veut tuer demain.
  152. Alors le lendemain 27 juillet quand, dans l'après-midi, SAINT-JUST monte à la tribune pour justifier ROBESPIERRE, on ne lui laisse pas la parole.
  153. C'est TALLIEN qui le bouscule réellement. Vous savez, la tribune de la Convention, c'était tout petit. SAINT-JUST était installé là debout,
  154. TALLIEN arrive et lui donne un coup d'épaule pour le faire tomber de la tribune. L'autre s'accorche, ROBESPIERRE descend lui-même des travées, ils sont trois dans ce tout petit espace et TALLIEN,
  155. qui avait préparé son scenario, tire de sa poche un couteau, le dresse au dessus de la tête de ROBESPIERRE et crie à l'assemblée :
  156. "Si vous ne votez pas l'arrestation du dictateur, je le tue devant vous !"
  157. Le scenario était prêt, tout le monde hurle "A bas le dictateur ! A bas le nouveau CROMWELL".
  158. Arrestation de ROBESPIERRE. Alors il y a un détail que vous savez, c'est assez beau, LE BAS, qui était presque son beau-frère, qui avait épousé Elisabeth, dit :
  159. "Si vous arrêtez ROBESPIERRE, je demande à être arrêté !" Ca va... Si vous voulez...
  160. Et puis "Bonbon", Augustin le tout petit, c'était le benjamin, il avait 26 ans et en paraissait 20. Il dit : "Si vous arrêtez Maximilien, alors moi aussi !" Alors ça fera le bon poids... On arrête le petit Augustin.
  161. Alors on arrête ROBESPIERRE. HANRIOT, qui dirigeait la Garde Nationale qui était maintenant Républicaine et Plébéienne, arrache ROBESPIERRE aux gendarmes.
  162. On l'enferme à l'Hôtel de Ville, on bat le rappel pour espérer que les faubourgs vont se lever.
  163. Il y avait 48 sections dans Paris, il y en a 17 qui vont répondre sur 48, pas plus... 3500 gars se réunissent devant l'Hôtel de Ville.
  164. Qu'est-ce que vous voulez qu'on fasse avec les 3500 gars ? ROBESPIERRE refuse de les envoyer à l'abattoir.
  165. On lui dit : "mais signez un ordre, qu'ils attaquent !" ROBESPIERRE dit "Non ! assez de sang, d'ailleurs tout est foutu, tout est perdu."
  166. Alors, comme ces 3500 gars à qui on ne donne même pas une miche de pain, un verre de vin, s'en vont dans la nuit du 27 au 28, à 2h30 du matin,
  167. il n'y a plus personne pour protéger ROBESPIERRE qui est dans la grande salle de l'Hôtel de Ville.
  168. C'est alors que Léonard BOURDON, "héroïque", à la tête de 14 gendarmes, décide de mettre la main sur ROBESPIERRE.
  169. La tradition dit que c'est un gendarme dont le nom est incertain. Les uns disent "MEDA", les autres disent "MERDA", je préfèrerais la deuxième solution...
  170. Le gendarme MERDA va tirer un coup de revolver sur ROBESPIERRE et lui casse la mâchoire.
  171. Bonbon, Augustin, prend peur... Le 28 juillet il fait très chaud, il saute par la fenêtre ouverte et il se fracasse les jambes. Quant à LE BAS, il se tue.
  172. Et les gendarmes qui avaient probablement le goût du divertissement, ont pris COUTHON qui était là. COUTHON, vous savez, c'est un paralytique, il est dans sa petite voiture.
  173. Alors ils vont le lancer depuis le haut du grand escalier de l'Hôtel de Ville parce que ce sera d'agréables pirouettes.
  174. Ce qui va permettre à M. GAXOTTE, de l'Académie française, d'écrire : "Et, au bas des marches, COUTHON faisait le mort." Et puis ce sera les 106 exécutions !
  175. "C'est la libération de Paris" comme va écrire Monsieur BESSAND-MASSENET dans son livre de 1946. On avait réservé ROBESPIERRE pour la fin, bien entendu, pour qu'il puisse bénéficier du spectacle.
  176. Et comme il avait la mâchoire cassée et qu'il avait une espèce de bandeau autour de la tête, pour le guillotiner il fallait bien qu'on enlève le bandeau.
  177. Alors, au moment où, debout devant la guillotine, on lui arrache le bandeau, tout le monde voit cette bouche ouverte et sanglante d'où s'échappe un hurlement...
  178. Eh bien c'est fini ! La Révolution "inacceptable" est terminée. Il n'y aura plus de maximum. M. BOISSY d'ANGLAS va monter bientôt aux applaudissements du Ventre pour annoncer que l'on rétablit le cens,
  179. on détruit le suffrage universel et BOISSY d'ANGLAS prononce cette "admirable" parole : "Un pays gouverné par les propriétaires est dans l'ordre social".
  180. La pauvre Madame de STAEL qui avait dû fermer son salon va pouvoir enfin le rouvrir, elle reviendra de Coppet avec dans ses bagages Benjamin CONSTANT, les poches pleines de juteux francs suisses.
  181. Alors j'ai à peu près fini. Quelle est la conclusion ?
  182. On me reproche de plus en plus d'être manichéen, il y a le blanc et le noir, il y a le bien et le mal, tout ce qui est la droite c'est le mal, tout ce qui est la gauche c'est le bien.
  183. ROBESPIERRE un petit saint... Il n'y a pas de petit saint. ROBESPIERRE est quelqu'un dont je connais parfaitement les défauts.
  184. Très orgueilleux, assez insupportable, capable de haine. Il y a un prêtre qu'il a détesté, qui s'appelait l'abbé Jacques ROUX, qui faisait partie des "enragés", qui était un prêtre ultra-gauche.
  185. Je ne sais pas pourquoi ROBESPIERRE l'a poursuivi d'une véritable férocité. Ce prêtre a fini par se suicider en prison tellement ROBESPIERRE le tracassait.
  186. Je sais aussi que ROBESPIERRE est un homme sanglant. Il a voté la mort de Louis XVI et il a voté d'autres morts.
  187. Et s'il fallait opter par exemple entre Ganghi et ROBESPIERRE, il est certain que ce n'est pas ROBESPIERRE que je choisirais.
  188. Mais pour finir je voudrais vous apporter une citation inattendue de Graham GREENE.
  189. C'est dans "Les Comédiens". A la fin des Comédiens, Graham GREENE met en scène un petit curé de la République Dominicaine,
  190. tellement peu important qu'il n'avait pas de nom, et un docteur communiste qui s'appelle le Docteur MAGIOT. Et on compare la violence et l'indifférence.
  191. Et le petit curé dit : "La violence peut-être une forme de l'amour, ça peut être un visage indigné de l'amour. La violence est une imperfection de la charité, mais l'indifférence est la perfection de l'égoïsme".
  192. Quant au Docteur MAGIOT le communiste, il va dire : "J'aimerais mieux avoir du sang sur les mains que de l'eau de la cuvette de Pons PILATE".
  193. PEGUY distinguait les hommes en deux groupes grosso-modo : Il disait "Il y a ceux qui ne s'occupent que de leur sexe et de leur compte en banque. J'appelle ça la mer morte" disait-il.
  194. "Et puis il y a ceux qui s'occupent un petit peu d'autre chose que de leur plaisir et de leur argent". Et puis, à la limite, disait-il reprenant PASCAL,
  195. "A la limite, il y a les témoins qui se font tuer". Eh bien je crois que je n'ai pas sollicité l'histoire et je ne vous ai rien caché, j'ai essayé d'être loyal.
  196. Pour moi, ROBESPIERRE, c'est un témoin qui s'est fait tuer.
  197. Fin de la conférence. Les questions qui suivent ne sont pas retranscrites. Merci beaucoup pour votre attention.