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← Chimanda Adichie: Le danger d'une histoire unique

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Showing Revision 1 created 02/21/2010 by Mathangi Subramaniam.

  1. Je suis conteuse.

  2. Et j'aimerais vous raconter quelques histoires qui me sont personnellement arrivées
  3. à propos de ce que j'aime appeler "le danger de l'histoire unique".
  4. J'ai grandi sur un campus universitaire au Nigéria oriental.
  5. Ma mère dit que j'ai commencé à lire à l'âge de deux ans,
  6. même si je pense que l'âge de quatre ans est plus conforme à la vérité.
  7. J'étais donc une lectrice précoce. Et ce que je lisais,
  8. c'étaient des livres pour enfants britanniques et américains.
  9. J'étais aussi un écrivain précoce.

  10. Et quand j'ai commencé à écrire, vers l'âge de sept ans,
  11. des histoires écrites à la main et illustrées aux crayons de couleur
  12. que ma pauvre mère était obligée de lire,
  13. j'écrivais des histoires exactement du même type que celles que je lisais.
  14. Tous mes personnages étaient des Blancs aux yeux bleus.
  15. Ils jouaient dans la neige
  16. Ils mangeaient des pommes.
  17. (Rires)
  18. Et ils parlaient beaucoup du temps qu'il faisait,
  19. se réjouissaient du retour du beau temps.
  20. (Rires)
  21. Et tout cela malgré le fait que j'habitais au Nigéria.
  22. Je n'étais jamais sortie du Nigéria.
  23. Il n'y avait pas de neige chez nous. On mangeait des mangues.
  24. Et nous ne parlions jamais du temps qu'il faisait,
  25. parce que nous n'en avions pas besoin.
  26. Mes personnages buvaient aussi beaucoup de "ginger beer" (boisson gazeuse au gingembre)

  27. parce que les personnages dans les livres britanniques que je lisais
  28. buvaient du ginger beer.
  29. Je n'avais pas la moindre idée de ce qu'était le ginger beer, mais peu importait.
  30. (Rires)
  31. Et pendant plusieurs années encore, je vivais dans le désir désespéré
  32. de goûter le ginger beer.
  33. Mais ça, c'est une autre histoire.
  34. Ce que cela démontre, à mon avis,

  35. c'est à quel point nous sommes influençables et vulnérables
  36. face à une histoire,
  37. et plus encore lorsqu'on est enfant.
  38. Comme tous les livres que j'avais lu
  39. comportaient des personnages étrangers,
  40. j'avais développé la conviction que les livres,
  41. par leur nature même, devaient présenter des étrangers,
  42. et se devaient de parler de choses avec lesquelles
  43. je ne pouvais pas m'identifier.
  44. Or tout a changé quand j'ai découvert des livres africains.
  45. Il n'y en avait pas beaucoup. Et ils n'étaient pas
  46. aussi faciles à trouver que les romans étrangers.
  47. Mais grâce à des écrivains tels que Chinua Achebe et Camara Laye,

  48. j'ai opéré un changement dans ma perception
  49. de la littérature.
  50. Je me suis rendue compte que des gens comme moi,
  51. des filles à la peau couleur chocolat,
  52. qui ne pouvaient pas faire de queue de cheval avec leurs cheveux frisés,
  53. pouvaient, elles aussi, exister dans la littérature.
  54. J'ai commencé à écrire à propos des choses que je pouvais reconnaître.
  55. Il faut dire que j'avais adoré les livres américains et britanniques que j'avais lus.

  56. Ils avaient stimulé mon imagination. Ils m'avaient fait découvrir de nouveaux mondes.
  57. Mais le corollaire involontaire
  58. de ces lectures était que j'ignorais que des gens comme moi
  59. pouvaient exister dans la littérature.
  60. Alors la découverte des écrivains africains m'a apporté la chose suivante :
  61. elle m'a préservée de la croyance en une histoire unique
  62. dans ma conception des livres.
  63. Je suis originaire d'une famille nigériane traditionnelle appartenant à la classe moyenne.

  64. Mon père était enseignant.
  65. Ma mère était administratrice.
  66. Nous avions donc, et c'était la norme,
  67. des domestiques qui habitaient avec nous et qui étaient souvent originaires des villages proches.
  68. Alors l'année de mon huitième anniversaire nous avons embauché un nouveau domestique.
  69. Il s'appelait Fide.
  70. La seule chose que notre mère nous a dit à propos de lui,
  71. c'était que sa famille était très pauvre.
  72. Ma mère envoyait des ignames et du riz,
  73. ainsi que nos vieux habits, à sa famille.
  74. Et quand je ne finissais pas mon dîner ma mère me disait,
  75. "Finis ta nourriture ! Tu n'es pas au courant ? Il y a des gens comme la famille de Fide qui n'ont rien".
  76. Alors je ressentais une immense pitié envers la famille de Fide.
  77. Un samedi nous sommes allés en visite dans son village.

  78. Et sa mère nous a montré une corbeille avec de très beaux motifs,
  79. faite avec du raphia teint, que son frère avait fabriquée.
  80. J'étais surprise.
  81. Il ne m'était pas venu à l'esprit que quiconque dans sa famille
  82. puisse vraiment fabriquer quelque chose.
  83. Tout ce que j'avais entendu à leur propos, c'était combien ils étaient pauvres,
  84. de telle sorte qu'il m'était devenu impossible de les percevoir
  85. comme autre chose que des gens pauvres.
  86. J'avais fait de leur pauvreté une histoire unique.
  87. Plusieurs années plus tard, j'ai pensé à cela quand j'ai quitté le Nigéria

  88. pour poursuivre mes études universitaires aux États-Unis.
  89. J'avais 19 ans.
  90. Ma camarade de chambre américaine était choquée par moi.
  91. Elle m'a demandé où j'avais appris à parler si bien l'anglais,
  92. et était perplexe quand j'ai dit que le Nigéria
  93. utilisait l'anglais comme langue officielle.
  94. Elle m'a demandé si elle pouvait écouter ce qu'elle appelait ma "musique tribale",
  95. et fut par conséquent très déçue
  96. quand j'ai sorti ma cassette de Mariah Carey.
  97. (Rires)
  98. Elle présumait que je ne savais pas
  99. me servir d'un fourneau.
  100. Ce qui m'a frappée, c'était qu'elle avait ressenti de la pitié pour moi

  101. avant même de me connaître.
  102. Sa position par défaut face à moi, en tant qu'Africaine,
  103. était une sorte de pitié, condescendante et bien intentionnée.
  104. Ma camarade de chambre connaissait une seule histoire de l'Afrique.
  105. Celle de la catastrophe.
  106. Dans cette histoire unique, il n'y avait aucune possibilité
  107. que des Africains puissent lui ressembler, de quelque façon que ce soit.
  108. Aucune possibilité de sentiments plus complexes que la pitié.
  109. Aucune possibilité d'un rapport entre humains égaux.
  110. Je dois avouer qu'avant de partir pour les Ėtats-Unis, je ne m'étais pas

  111. identifiée consciemment comme Africaine
  112. Mais aux Ėtats-Unis, dès qu'on parlait d'Afrique, les gens se tournaient vers moi.
  113. Aucune importance que j'ignore tout de pays comme la Namibie.
  114. Mais j'en suis venue à adopter cette nouvelle identité.
  115. Et sur de nombreux aspects je me considère maintenant comme Africaine.
  116. Même si j'ai encore tendance à m'énerver quand
  117. on parle de l'Afrique comme d'un pays.
  118. Exemple le plus récent : pendant le vol, merveilleux au demeurant,
  119. qui me ramenait de Lagos il y a deux jours, et dans lequel
  120. la compagnie Virgin communiquait
  121. à propos de ses oeuvres charitables en "Inde, Afrique et autres pays".
  122. (Rires)
  123. Alors, après avoir passé quelques années aux USA en tant qu'Africaine,

  124. je commençais à comprendre la réaction de ma camarade de chambre envers moi
  125. Si je n'avais pas grandi au Nigéria, et si toute ma connaissance de l'Afrique
  126. s'était limitée aux images populaires,
  127. moi aussi j'aurais pensé que l'Afrique était un lieu
  128. plein de beaux paysages, de beaux animaux,
  129. et de gens incompréhensibles,
  130. enrôlés dans des guerres insensées, mourant de pauvreté et du SIDA,
  131. incapables de s'exprimer par eux-mêmes,
  132. et qui attendent d'être sauvés,
  133. par un gentil étranger, blanc.
  134. J'aurais vu les Africains de la même manière que, moi,
  135. enfant, j'avais vu la famille de Fide.
  136. Cette histoire unique de l'Afrique provient, à mon avis, de la littérature occidentale.

  137. Voici une citation provenant
  138. du récit d'un marchand londonien nommé John Locke,
  139. qui avait pris la mer pour aller en Afrique occidentale en 1561,
  140. et avait rédigé un fascinant journal de son voyage.
  141. Après avoir qualifié les Noirs Africains
  142. de "bêtes qui n'ont pas de maison",
  143. il écrit, "Ce sont aussi des gens sans têtes,
  144. ayant leur bouche et leurs yeux dans leurs poitrines".
  145. Eh bien, j'ai ri chaque fois que j'ai lu cela.

  146. Et il faut admirer l'imagination de John Locke.
  147. Mais ce qui importe dans son récit c'est
  148. qu'il marque le début
  149. d'une tradition des histoires africaines à destination de l'Occident.
  150. Une tradition qui présente l'Afrique subsaharienne comme un lieu néfaste,
  151. de divergences, de tenèbres,
  152. de gens qui, sous la plume du magnifique poète
  153. Rudyard Kipling,
  154. sont "mi diable, mi enfant".
  155. C'est ainsi que j'ai commencé à comprendre que ma camarade de chambre américaine

  156. avait dû, tout au long de sa vie,
  157. voir et écouter différentes versions
  158. de cette histoire unique,
  159. de même que ce professeur,
  160. qui m'avait dit un jour que mon roman n'était pas "authentiquement africain".
  161. Or, j'étais prête à admettre qu'il y avait bon nombre d'éléments
  162. qui n'allaient pas dans le roman,
  163. et qu'il était raté sur certains passages.
  164. Mais je n'avais pas imaginé que mon roman avait échoué
  165. dans l'obtention de ce qui pourrait s'appeler l'authenticité africaine.
  166. En fait je ne savais pas ce que c'était
  167. l'authenticité africaine.
  168. Le professeur me disait que mes personnages
  169. lui ressemblaient trop,
  170. à lui, homme instruit et appartenant à la classe moyenne.
  171. Mes personnages conduisaient des voitures.
  172. Ils n'étaient pas affamés.
  173. C'est pourquoi ils n'étaient pas authentiquement Africains.
  174. Cependant je me dois de préciser à mon tour que je suis tout autant coupable,

  175. en ce qui concerne l'histoire unique.
  176. Il y a quelques années, je suis allée au Mexique depuis les États-Unis.
  177. À l'époque, le climat politique aux États-Unis était tendu.
  178. Et les débats sur l'immigration battaient leur plein.
  179. Et, comme souvent aux USA,
  180. l'immigration était devenue synonyme de Mexicains.
  181. Il y avait sans arrêts des histoires sur les Mexicains,
  182. les présentant comme des gens qui
  183. excroquaient la sécurité sociale,
  184. qui traversaient illégalement la frontière,
  185. qui se faisaient arrêter à la frontière, et ainsi de suite.
  186. Je me rappelle ma première journée à Guadalajara, je me promenais en ville,

  187. observant les gens qui partaient au travail,
  188. qui roulaient des tortillas au marché,
  189. qui fumaient, riaient.
  190. Je me souviens qu'au départ, j'étais un peu surprise.
  191. Puis je fus submergée de honte.
  192. Je réalisai que j'avais été tellement influencée
  193. par la médiatisation de ces Mexicains
  194. qu'ils en étaient réduits à devenir une entité unique dans mon esprit,
  195. le misérable immigré.
  196. J'avais avalé toute crue l'histoire unique sur les Mexicains
  197. et je m'étais sentie honteuse au possible.
  198. C'est comme ça que l'on fabrique l'histoire unique,
  199. présenter un peuple entier comme une entité,
  200. comme une unique entité,
  201. encore et encore,
  202. et c'est ce qu'ils finissent par devenir.
  203. Il est impossible de parler de l'histoire unique

  204. sans évoquer le pouvoir.
  205. Il y a un mot, un mot en Igbo,
  206. qui me vient en tête chaque fois que je pense aux
  207. structures au pouvoir dans le monde, et c'est "nkali".
  208. C'est un substantif qui se traduit à peu près
  209. en "être plus grand qu'un autre".
  210. Tout comme nos univers économiques et politiques,
  211. les histoires aussi sont définies
  212. par le principe de nkali.
  213. Comment elles sont narrées, qui les raconte,
  214. le moment où elles sont racontées, combien on en raconte,
  215. tout cela dépend vraiment du pouvoir.
  216. Avoir ce pouvoir, c'est être capable non seulement de raconter l'histoire d'une autre personne,

  217. mais d'en faire l'histoire définitive de cette personne.
  218. Le poète palestinien Mourid Barghouti écrit
  219. que si l'on veut déposséder un peuple,
  220. la façon la plus simple est de raconter leur histoire,
  221. en commençant par le "deuxièmement".
  222. Commencez l'histoire par les flèches des Américains natifs,
  223. et non par l'arrivée des Anglais,
  224. et vous obtiendrez une histoire complètement différente.
  225. Commencez l'histoire par
  226. l'échec de tel Etat africain,
  227. et non par la création coloniale de cet Etat africain,
  228. et vous obtiendrez une histoire complètement différente.
  229. J'ai récemment fait un discours dans une université où

  230. un étudiant m'a dit que c'était
  231. une honte
  232. que les hommes nigérians puissent commettre des maltraitances physiques
  233. tout comme le personnage du père dans mon roman.
  234. Je lui ai répondu que je venais de lire un roman
  235. intitulé "American Psycho" -
  236. (Rires)
  237. - et que c'était une honte
  238. que les jeunes Américains soient des tueurs en série.
  239. (Rires)
  240. (Applaudissements)
  241. Bon évidemment je l'ai dit dans un léger accès d'irritation.
  242. (Rires)
  243. Il ne me serait jamais venu à l'esprit de penser

  244. que simplement parce que j'avais lu un roman
  245. dans lequel un personnage était un tueur en série
  246. celui-ci serait, en quelque sorte, représentatif
  247. de tous les Américains.
  248. Ce n'est pas pour vous dire que je suis une personne meilleure que cet étudiant-là,
  249. mais, à cause du pouvoir culturel et économique américain,
  250. je disposais de plusieurs histoires des États-Unis.
  251. J'avais lu Tyler et Updike et Steinbeck et Gaitskill.
  252. Je n'avais pas une histoire unique de l'Amérique.
  253. Quand j'ai appris, il y a quelques années, que l'on attendait des écrivains

  254. qu'ils aient vécu des enfances vraiment malheureuses
  255. afin d'avoir du succès,
  256. j'ai commencé à imaginer comment je pourrais inventer
  257. des choses horribles que mes parents m'auraient fait subir.
  258. (Rires)
  259. Mais la vérité est que j'ai eu une enfance très heureuse,
  260. pleine de rire et d'affection, au sein d'une famille unie.
  261. Cependant mes grand-pères sont morts dans des camps de réfugiés.

  262. Mon cousin Polle est mort faute d'accès à des soins médicaux adaptés.
  263. Un de mes meilleurs amis, Okoloma, est mort dans un accident d'avion
  264. parce que nos camions de pompiers n'avaient pas d'eau.
  265. J'ai grandi sous des gouvernements militaires répressifs
  266. qui firent peu de cas de l'éducation,
  267. si bien que parfois mes parents ne touchaient pas leurs salaires.
  268. Ainsi, enfant, j'ai vu la confiture disparaître de la table au petit-déjeuner,
  269. puis, la margarine a disparu,
  270. et ensuite le pain est devenu trop cher,
  271. puis on a rationné le lait.
  272. Mais par dessus tout, une sorte de crainte politique standardisée
  273. avait envahi nos vies.
  274. Toutes ces histoires m'ont façonnée.

  275. Mais n'insister que sur ces histoires négatives
  276. ne fait qu'aplatir mon expérience,
  277. et ignorer toutes les autres histoires
  278. qui m'ont formée.
  279. L'histoire unique crée des stéréotypes.
  280. Et le problème avec les stéréotypes
  281. n'est pas qu'ils sont faux,
  282. mais qu'ils sont incomplets.
  283. Ils font de l'histoire unique la seule histoire.
  284. Bien sûr, l'Afrique est un continent plein de catastrophes.

  285. Il y en a d'immenses, telles les viols horribles au Congo.
  286. Et aussi des déprimantes, comme le fait que
  287. 5000 personnes postulent pour un seul poste vacant au Nigéria.
  288. Mais il y a aussi d'autres histoires à propos d'autre choses que des catastrophes.
  289. Et il est très important, tout aussi important, de les évoquer.
  290. J'ai toujours senti qu'il est impossible

  291. d'aborder correctement un lieu ou une personne
  292. sans aborder toutes les histoires de ce lieu ou de cette personne.
  293. La conséquence de l'histoire unique
  294. est celle-ci : elle vole leur dignité aux gens.
  295. Elle nous empêche de nous considérer égaux en tant qu'humain.
  296. Elle met l'accent sur nos différences
  297. plutôt que sur nos ressemblances.
  298. Qu'en aurait-il été si, avant mon voyage au Mexique,

  299. j'avais suivi le débat sur l'immigration des deux côtés,
  300. le côté Étasunien et le côté mexicain?
  301. Et si ma mère nous avait dit que la famille de Fide était pauvre
  302. et travailleuse?
  303. Et si nous avions un réseau de télévision africain
  304. qui diffusait des histoires africaines diverses partout dans le monde?
  305. Ce que l'écrivain nigérian Chinua Achebe appelle
  306. "un équilibre des histoires".
  307. Et si ma camarade de chambre avait connu mon éditeur nigérian,

  308. Mukta Bakaray,
  309. un homme remarquable qui a quitté son poste à la banque
  310. pour poursuivre son rêve de créer une maison d'édition?
  311. Or, d'après la pensée populaire, les Nigérians ne lisent pas de littérature.
  312. Il n'était pas d'accord. Il était d'avis
  313. que les gens qui pouvaient lire, liraient,
  314. si on mettait à leur disposition une littérature abordable.
  315. Peu après qu'il a publié mon premier roman

  316. je suis allée à une station de télévision à Lagos pour une interview.
  317. Et une femme qui y travaillait comme coursier m'a abordée et m'a dit,
  318. "J'ai vraiment aimé votre roman. Mais la fin ne m'a pas plu.
  319. Vous devez absolument écrire la suite, et voilà ce qui va se passer..."
  320. (Rires)
  321. Et elle s'est mise à me raconter ce que je devais écrire dans la suite.
  322. J'en étais non seulement enchantée, mais aussi très touchée.
  323. Voilà une femme, faisant partie des masses ordinaires des Nigérians,
  324. qui n'étaient pas censés être des lecteurs.
  325. Elle avait non seulement lu le roman, mais elle se l'était approprié
  326. et se sentait légitime pour me dire
  327. ce que je devais écrire dans la suite.
  328. Si ma camarade de chambre avait connu mon amie Fumi Onda,

  329. une femme courageuse qui anime une émission de télévision à Lagos,
  330. et qui a fermement décidé de présenter les histoires que l'on aimerait oublier?
  331. Et si ma camarade de chambre avait entendu parler de l'opération du cœur
  332. qui avait été effectuée à l'hôpital de Lagos la semaine dernière?
  333. Si ma camarade de chambre avait connu la musique contemporaine nigériane?
  334. Des gens doués qui chantent en anglais ou en pidgin,
  335. et en igbo et yoruba et ijo,
  336. en mélangeant les influences allant de Jay-Z jusqu'à Fela
  337. en passant par Bob Marley, avec la musique de leurs ancètres.
  338. Si ma camarade chambre avait entendu parler de la jeune avocate
  339. qui, récemment, est allée devant les tribunaux au Nigéria
  340. pour contrer une loi ridicule
  341. exigeant que les femmes obtiennent la permission de leurs maris
  342. pour renouveler leurs passeports?
  343. Et si ma camarade de chambre connaissait Nollywood,
  344. plein de gens innovateurs qui font des films malgré les nombreux obstacles techniques ?
  345. Des films si populaires
  346. qu'ils sont vraiment la meilleur illustration
  347. de Nigérians qui consomment ce qu'ils produisent.
  348. Si ma camarade de chambre avait rencontré ma coiffeuse de nattes incroyablement ambitieuse,
  349. qui vient de lancer sa propre affaire de vente d'extensions de cheveux?
  350. Ou à propos des millions d'autres Nigérians
  351. qui montent des affaires et parfois échouent,
  352. mais continuent d'avoir de l'ambition?
  353. Chaque fois que rentre chez moi, je fais face aux

  354. habituelles causes d'irritation pour la plupart des Nigérians:
  355. notre infrastructure en échec, notre gouvernement en échec.
  356. Mais je vois aussi la ténacité incroyable des gens qui
  357. s'épanouissent malgré le gouvernement,
  358. plutôt que grâce au gouvernement.
  359. Chaque été, j'anime des ateliers d'écriture à Lagos.
  360. Et je trouve formidable le nombre de personnes qui s'inscrivent,
  361. le nombre de personnes qui ont hâte d'écrire,
  362. pour raconter des histoires.
  363. Avec mon éditeur nigérian, nous venons de lancer une ONG

  364. qui s'appelle Farafina Trust.
  365. Et nous avons de beaux rêves de construire des bibliothèques
  366. et de rénover celles qui existent déjà.
  367. Nous allons fournir des livres aux écoles gouvernementales
  368. qui n'ont rien dans leurs bibliothèques.
  369. Nous voudrions aussi organiser plein d'ateliers
  370. de lecture et d'écriture,
  371. pour toutes les personnes qui ont envie de raconter nos nombreuses histoires.
  372. Les histoires sont importantes.
  373. De nombreuses histoires sont importantes.
  374. Les histoires ont été utilisées pour déposséder et pour calomnier.
  375. Mais elles peuvent aussi être utilisées pour renforcer, et pour humaniser.
  376. Les histoires peuvent briser la dignité d'un peuple.
  377. Mais les histoires peuvent aussi réparer cette dignité brisée.
  378. L'écrivain américaine Alice Walker a écrit ceci

  379. à propos de ses parents du Sud
  380. qui avaient déménagé au Nord.
  381. Elle leur a présenté un livre sur
  382. le mode de vie qu'ils avaient quitté.
  383. "Ils se sont assis tout autour, lisant le livre,
  384. et en écoutant ma lecture,et une sorte de paradis a été retrouvé."
  385. Je voudrais vous laisser avec cette pensée :
  386. Quand on refuse l'histoire unique,
  387. quand on se rend compte qu'il n'y a jamais une seule histoire
  388. à propos d'un lieu quel qu'il soit,
  389. nous retrouvons une sorte de paradis.
  390. Merci.
  391. (Applaudissements)