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← Pourquoi les violences se concentrent dans les villes -- et comment les réduire

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Showing Revision 12 created 07/24/2020 by eric vautier.

  1. Vous êtes chirurgien traumatologue.
  2. Vous travaillez de nuit, aux urgences,
    dans un hôpital de centre-ville.
  3. On vous amène un jeune homme,
  4. il est allongé, inconscient,
    sur un brancard.
  5. Il a reçu une balle dans la jambe
    et il saigne abondamment.
  6. À en juger par la gravité des blessures
  7. et par l'importance de l'hémorragie,
  8. la balle a probablement
    touché l'artère fémorale,
  9. un vaisseau sanguin important
    du corps humain.
  10. En tant que médecin de cet homme,
    que devriez-vous faire ?
  11. Ou, plus précisément,
    que devriez-vous faire en premier ?
  12. Les habits de ce jeune homme
    vous semblent vieux et usés.

  13. Il pourrait être sans emploi, sans abri,
  14. ne pas avoir suivi de cursus scolaire.
  15. Commencez-vous le traitement
  16. en lui cherchant
    du travail, un appartement,
  17. ou en l'aidant
    à obtenir son baccalauréat ?
  18. D'un autre côté,
  19. ce jeune homme a été impliqué
    dans un conflit,
  20. il pourrait être dangereux.
  21. Avant qu'il ne se réveille,
  22. lui mettez-vous des menottes,
  23. alertez-vous les vigiles
    ou la police ?
  24. La plupart d'entre nous
    ne feraient rien de tout cela.
  25. Nous choisirions plutôt
    la seule stratégie sensée
  26. et humaine
    qui soit possible à ce stade.
  27. D'abord, nous arrêterions l'hémorragie.
  28. Parce que si
    nous ne l'arrêtons pas,
  29. rien d'autre ne compte.
  30. Ce qui vaut pour un service des urgences
    vaut pour toutes les villes du pays.

  31. En matière de violences urbaines,
    la priorité est de sauver des vies,
  32. en traitant cette violence
    avec la même diligence
  33. que s'il s'agissait
    d'une blessure par balle, aux urgences.
  34. De quoi parlons-nous
    en évoquant les « violences urbaines » ?
  35. Les violences urbaines sont
    létales ou potentiellement létales
  36. et sont commises
    dans les rues des villes.
  37. Elles portent des noms variés :
  38. violence de rue, violence juvénile,
  39. violence de gang, violence armée.
  40. Les violences urbaines ont lieu
  41. parmi les plus défavorisés
    et marginaux entre nous.
  42. En majorité des hommes jeunes,
  43. sans vraies alternatives
    ni beaucoup d'espoir.
  44. J'ai passé des centaines d'heures
    avec ces jeunes hommes.

  45. J'ai été leur enseignant
    dans des lycées de Washington,
  46. où l'un de mes élèves a été assassiné.
  47. Je leur ai fait face
    dans les tribunaux de New York
  48. où j'ai travaillé comme procureur.
  49. Et enfin,
  50. je suis allé de ville en ville,
    en tant que décideur et chercheur,
  51. rencontrer ces jeunes hommes,
  52. et débattre sur comment renforcer
    la sécurité dans nos communautés.
  53. Pourquoi nous préoccuper de ces jeunes ?
  54. Quelle importance a la violence urbaine ?
  55. Elle est importante

  56. parce qu'elle cause plus de morts
    ici, aux États-Unis,
  57. que n'importe quelle
    autre forme de violence.
  58. Elle est aussi importante
  59. parce que nous pouvons
    certainement y remédier.
  60. La contrôler n'est pas
    ce défi impossible et insurmontable
  61. que s'imaginent beaucoup de gens.
  62. En fait, il y a un certain nombre
    de solutions possibles aujourd'hui
  63. qui ont montré leur efficacité.
  64. Et ces solutions ont
    un élément clé en commun.
  65. Elles reconnaissent toutes que
    les violences urbaines sont « collantes ».
  66. Elles se concentrent à certains endroits
  67. et concernent un groupe étonnamment
    petit de personnes et de lieux.
  68. À la Nouvelle-Orléans, par exemple,

  69. un réseau de moins de 700 individus
  70. est à l'origine de la majorité
    des violences mortelles dans la ville.
  71. On appelle ces individus
    les « personnes chaudes ».
  72. Ici, à Boston,
  73. 70% des fusillades
  74. ont lieu dans des rues et quartiers
    couvrant juste 5% de la ville.
  75. Ces zones sont souvent connues
    comme les « quartiers chauds ».
  76. Ville après ville,
  77. un petit nombre de personnes chaudes
    et de quartiers chauds
  78. cause la majorité écrasante
    des violences meurtrières.
  79. En fait, cette conclusion
    s'est vérifiée tellement de fois
  80. que les chercheurs appellent ce phénomène
    « la loi de concentration du crime ».
  81. Les données scientifiques montrent que
    les solutions ciblées marchent le mieux.

  82. Pour dire les choses clairement,
  83. on n'arrêtera pas les fusillades
    si on ne s'occupe pas des tireurs.
  84. Et vous ne pouvez pas arrêter les meurtres
    si vous n'allez pas là où ils ont lieu.
  85. Il y a quatre ans,

  86. mes collègues et moi avons réalisé
    une méta-analyse
  87. des stratégies contre les violences
  88. qui rassemblait les résultats de plus de
    1 400 études individuelles d'impact.
  89. Ce que nous avons constaté,
    encore et encore,
  90. c'est que les stratégies
    qui étaient plus focalisées,
  91. les plus ciblées,
  92. les stratégies les plus « collantes »,
  93. étaient les plus efficaces.
  94. C'est vrai en criminologie,
  95. dans les études sur la police,
    la prévention des gangs, la réinsertion.
  96. Mais nous l'avons aussi constaté
    en santé publique,
  97. où les politiques
    de prévention secondaire et tertiaire
  98. avaient de meilleurs résultats que
    la prévention primaire générale.
  99. Quand les décideurs ciblent
    les personnes et lieux les plus dangereux,
  100. ils obtiennent de meilleurs résultats.
  101. Mais qu'en est-il du renouvellement
    et des déplacements, me direz-vous ?

  102. Les études montrent que
    si des dealers sont arrêtés,
  103. de nouveaux dealers
    prennent rapidement leur place.
  104. Certains s'inquiètent du fait que quand
    la police cible un endroit,
  105. le crime se déplace ailleurs,
  106. un peu plus bas dans la rue
    ou à deux pas.
  107. Heureusement, nous savons maintenant qu'à
    cause de ce phénomène d'agglomération,
  108. le renouvellement et déplacement,
    s'ils sont associés à une stratégie ciblée
  109. sont minimaux.
  110. Il faut une vie de traumatismes
    pour créer un tireur,
  111. et des décennies de désinvestissement
    pour créer un quartier chaud.
  112. Donc ces gens et ces points « chauds »
    ne se déplacent pas facilement.
  113. Et les causes structurelles ?

  114. Ne faut-il pas remédier à la pauvreté,
    aux inégalités, au chômage,
  115. pour prévenir les violences ?
  116. Selon les données,
  117. oui et non.
  118. Oui, puisqu'il est clair qu'un taux élevé
    de violences est clairement associé
  119. à différentes formes
    d'inégalités sociales et économiques.
  120. Mais non, puisque la variation
    de ces facteurs
  121. ne provoque pas nécessairement
    une évolution des violences,
  122. surtout à court terme.
  123. Prenez par exemple la pauvreté.
  124. Il faut des décennies pour obtenir
    des progrès significatifs sur la pauvreté,
  125. alors que les personnes pauvres ont besoin
    dès maintenant d'échapper à la violence.
  126. Les causes structurelles n'expliquent pas
    ce phénomène « collant » .
  127. Si pauvreté et violence allaient de pair,
  128. alors cette violence serait présente
    dans tous les foyers pauvres.
  129. Mais ce n'est pas le cas.
  130. Ce que nous observons empiriquement,
    c'est que la pauvreté s'agglomère,

  131. que le crime s'agglomère un peu plus
  132. et que la violence s'agglomère
    par-dessus tout.
  133. Voilà pourquoi
    les solutions ciblées marchent.
  134. Elles fonctionnent car elles priorisent
    les choses à prioriser.
  135. Et c'est important,
  136. puisque si la pauvreté
    peut rendre violent,
  137. des preuves solides indiquent
    que la violence perpétue la pauvreté.
  138. Voici juste un exemple
    de comment.

  139. Comme l'a documenté Patrick Sharkey,
  140. un sociologue --
  141. il a démontré que quand des enfants
    pauvres sont exposés à la violence,
  142. ils en sont traumatisés.
  143. Cela a un impact sur leur sommeil,
  144. sur leur concentration, leur comportement
    et leur apprentissage.
  145. Et s'ils ne peuvent pas apprendre,
  146. alors ils échoueront à l'école.
  147. Et cela affecte finalement leur capacité
    à gagner plus tard un salaire suffisant
  148. pour échapper à la pauvreté.
  149. Et malheureusement,
    dans une série d'études

  150. menées par l'économiste Raj Chetty,
  151. c'est exactement ce que nous avons vu.
  152. Les enfants pauvres ont
    une mobilité de revenus plus faible
  153. s'ils ont été exposés à la violence.
  154. La violence piège littéralement
    les enfants pauvres dans la pauvreté.
  155. Voilà pourquoi il est si important d'agir
    sans relâche contre la violence urbaine.
  156. Voilà deux exemples qui montrent comment.
  157. Ici, à Boston, dans les années 90,

  158. un partenariat entre policiers
    et acteurs locaux
  159. a permis une réduction stupéfiante
    de 63% des homicides juvéniles.
  160. À Oakland, cette même stratégie
    a récemment réduit
  161. les attaques à main armée non mortelles
    de 55%.
  162. À Cincinnati, Indianapolis et New Heaven,
  163. elle a réduit la violence armée
    de plus d'un tiers.
  164. Pour faire simple,
    cette stratégie cible
  165. ceux qui sont les plus susceptibles
    de causer une fusillade
  166. ou d'en être la victime,
  167. et leur adresse ensuite un double message
  168. composé d'empathie et de responsabilité.
  169. « Nous savons que c'est vous
    qui tirez,
  170. il faut que ça cesse.
  171. Si vous nous laissez, nous vous aiderons.
  172. Sinon, nous vous arrêterons. »
  173. Ceux qui acceptent de changer
    sont accompagnés et soutenus.
  174. Ceux qui persistent dans leur violence
  175. seront amenés devant la justice
    par l'action ciblée de la police.
  176. À Chicago, un autre programme utilise
    la thérapie cognitivo-comportementale

  177. pour aider les garçons adolescents
  178. à réguler leurs difficultés
    et leurs émotions.
  179. En leur apprenant comment éviter
    ou atténuer les conflits,
  180. ce programme a réduit de moitié
    les arrestations pour violences
  181. chez les participants.
  182. Des stratégies similaires
    ont fait baisser la récidive
  183. de 25 à 50%.
  184. Chicago a lancé une nouvelle initiative,
  185. s'aidant des mêmes techniques
  186. mais visant les plus à risque
    pour les violences armées.
  187. Et ce programme obtient
    des résultats prometteurs.
  188. De plus,
  189. comme ces stratégies sont
    si focalisées, si ciblées,
  190. elles coûtent souvent moins cher
    en termes absolus.
  191. Et elles sont compatibles
    avec la législation déjà en vigueur.
  192. Donc voilà les bonnes nouvelles.

  193. Nous pouvons pacifier nos villes,
  194. tout de suite,
  195. sans gros budgets
  196. et sans légiférer.
  197. Alors, pourquoi ça se fait attendre ?
  198. Pourquoi les solutions sont-elles limitées
    à un petit nombre de villes
  199. et pourquoi ces programmes
    doivent-ils autant se battre,
  200. pour ne pas perdre leurs soutiens ?
  201. C'est la mauvaise nouvelle.
  202. La vérité, c'est que nous n'avons pas su
    coordonner nos efforts
  203. pour cibler ce phénomène d'agglomération.
  204. Trois raisons expliquent
    pourquoi nous ne suivons pas les preuves

  205. pour la réduction
    des violences urbaines.
  206. Et la première, vous l'aurez deviné,
  207. c'est la politique.
  208. La plupart des solutions « collantes »
    déplaisent à au moins un acteur politique.
  209. Ils préfèrent conjuguer
    la carotte et le bâton,
  210. promettre une aide
    tout en menaçant d'arrestation,
  211. combiner investissements territoriaux
    et surveillance stricte.
  212. Formulé autrement,
  213. ces solutions sont à la fois
    douces et dures
  214. en même temps.
  215. Il est difficile de les aligner
  216. avec les arguments typiques
    de la gauche ou de la droite,
  217. et les décideurs politiques n'appliqueront
    ces idées qu'après avoir été formés
  218. et peut-être un peu mis sous pression.
  219. Ça ne sera pas facile,
  220. mais nous pouvons changer les politiques
  221. en recadrant la violence
    comme un problème à résoudre,
  222. pas comme un débat à remporter.
  223. Nous devrions faire primer les preuves
    sur l'idéologie
  224. et ce qui marche sur ce qui sonne bien.
  225. La deuxième raison qui nous mène
    à ignorer les preuves,

  226. c'est la nature un peu complexe
    de ces solutions.
  227. Il y a une ironie ici.
  228. Quels moyens simples
    réduisent la violence ?
  229. Plus de policiers.
  230. Plus de travail.
  231. Moins d'armes à feu.
  232. C'est facile à dire,
  233. mais elles ne marchent
    pas si bien sur le terrain.
  234. Par contre,
  235. les solutions scientifiques
    sont plus difficiles à expliquer
  236. mais ont de meilleurs résultats.
  237. En ce moment, de nombreux chercheurs
  238. publient sur le sujet
    dans des revues académiques.
  239. Et de nombreuses personnes
    veillent sur nous dans les rues.
  240. Mais ce qui manque,
  241. c'est que ces deux groupes communiquent.
  242. Il nous manque un pont solide
    entre la recherche et la pratique.
  243. Quand la recherche
    influe sur la pratique,
  244. ce pont n'est pas là par hasard.
  245. Cela arrive quand quelqu'un prend le temps
  246. d'expliquer clairement
    les données scientifiques,
  247. leur importance
  248. et la différence qu'elles peuvent faire
    sur le terrain.
  249. Nous passons du temps
    à produire des études,
  250. mais pas suffisamment à détailler
    les résultats pour que des policiers
  251. ou des travailleurs sociaux surmenés
    puissent les digérer facilement.
  252. Il est peut-être difficile de l'accepter,

  253. mais la couleur de peau
    est la troisième et dernière raison
  254. qui explique pourquoi si peu a été fait
    pour réduire les violences.
  255. Les violences urbaines touchent
    les communautés pauvres et racisées.
  256. Cela permet à tous ceux parmi nous
    qui ne vivent pas dans ces communautés
  257. d'ignorer le problème ou de prétendre
    qu'il ne nous concerne pas.
  258. Et c'est faux, bien sûr.
  259. Les violences urbaines
    nous concernent tous.
  260. Directement ou indirectement,
  261. nous payons tous le prix
    des tirs et des meurtres
  262. qui ont lieu dans les rues de nos villes.
  263. Voilà pourquoi nous devons innover
    pour motiver plus de gens,
  264. de toutes classes et toutes couleurs
    à rejoindre cette lutte.
  265. Parce que ces stratégies
    demandent peu de ressources,
  266. nous n'avons pas besoin d'attirer
    beaucoup d'alliés --
  267. il en faut juste quelques-uns.
  268. Et il faut juste qu'ils soient bruyants.
  269. Si nous pouvons surmonter ces défis

  270. et appliquer ces solutions ciblées
    dans les quartiers qui en ont besoin,
  271. nous pourrions sauver
    des milliers de vies.
  272. Si les stratégies
    que j'ai évoquées aujourd'hui
  273. étaient mises en place maintenant dans
    les 40 villes les plus violentes du pays,
  274. nous pourrions sauver 12 000 personnes
  275. sur les huit prochaines années.
  276. Et combien cela coûterait-il ?

  277. Environ cent millions par an.
  278. Cela peut vous paraître beaucoup,
  279. mais en fait, ce chiffre représente
    moins de 1%
  280. de 1% du budget fédéral annuel.
  281. Le ministère de la Défense
    dépense cette somme
  282. pour l'achat
    d'un seul avion de chasse F-35.
  283. Métaphoriquement, la solution est la même,

  284. qu'il s'agisse
    d'un jeune homme blessé par balle,
  285. d'une communauté criblée
    de ce genre de blessures,
  286. ou d'un pays empli
    de ce genre de communautés.
  287. Dans chaque cas, le traitement,
    d'abord et avant tout,
  288. c'est d'arrêter l'hémorragie.
  289. Je sais que ça peut marcher.
  290. Je le sais parce que je l'ai vu.
  291. J'ai vu des tireurs déposer leurs armes
  292. et dévouer leurs vies
    à convaincre d'autres à faire de même.
  293. J'ai visité des cités connues
    pour les fusillades qui y ont lieu
  294. et j'y ai vu des enfants jouer dehors.
  295. J'ai vu des policiers
    et des acteurs locaux
  296. qui auparavant se détestaient
    mais qui travaillent ensemble maintenant.
  297. Et j'ai vu des gens de tous horizons,
  298. des gens comme vous,
  299. qui ont enfin décidé de s'impliquer
    dans cette lutte.
  300. Voilà pourquoi je sais
    que tous ensemble,
  301. nous pouvons et nous allons
    mettre fin à ce carnage insensé.
  302. Merci.

  303. (Applaudissements)