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← Comment Dolly Parton a inspiré mon moment d'épiphanie

Comment terminer une histoire ?
Jad Abumrad, hôte de l'émission « Radiolab », nous raconte comment ses interrogations sur son métier de journaliste l'ont emmené jusqu'aux montagnes du Tennessee, où il a grandi, pour y retrouver une professeure très sage : Dolly Parton.

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Showing Revision 20 created 09/14/2020 by Hélène Vernet.

  1. Je souhaite vous parler de ma quête
    de sens, en qualité de journaliste,
  2. et comment Dolly Parton
    m'a aidé à la résoudre.
  3. J'ai raconté des histoires audio
    pendant environ vingt ans,

  4. d'abord à la radio,
    ensuite dans des podcasts.
  5. Et quand j'ai créé l'émission
    de radio « Radiolab » en 2002,
  6. voici typiquement comment
    nous présentions notre histoire.
  7. Nous faisions venir un invité...
  8. (Audio) Steven Strogatz :

  9. C'est un des spectacles de la Nature
    des plus hypnotiques et fascinants,
  10. parce que n'oubliez pas
    que c'est le silence absolu.
  11. Jad Abumrad : ... comme
    le mathématicien Steve Strogatz,

  12. et il décrivait une image.
  13. SS : Imaginez une rivière en Thaïlande,
    au fin fond de la jungle.

  14. Vous êtes en canoë, descendant la rivière.
  15. Il n'y a pas un bruit,
  16. peut-être parfois le son
    d'un oiseau exotique ou autre.
  17. JA : Donc vous êtes dans ce canoë
    imaginaire avec Steve

  18. et il y a des millions de lucioles
    dans l'air autour de vous.
  19. Et vous voyez une sorte d'effet
    de nuit, remplie d'étoiles au hasard,
  20. parce que les lucioles scintillent
    toutes à des rythmes différents.
  21. C'est ce à quoi on peut s'attendre.
  22. Mais, d'après Steve, à cet endroit,
  23. pour des raisons que
    les scientifiques n'expliquent pas -
  24. SS : Hou.

  25. Hou.
  26. Hou... Des milliers de lumières s'allument
    et s'éteignent, toutes de concert.
  27. (Sons électriques et musicaux)

  28. JA : Alors c'est là que, normalement,
    j'ajoute une belle musique, comme ici,

  29. et vous ressentez cette sensation
    de chaleur qui, d'après la science,
  30. se localise dans la tête et la poitrine
    et se propage dans votre corps,
  31. c'est ce sentiment d'émerveillement.
  32. Entre 2002 et 2010, j'ai raconté
    des centaines d'histoires comme celle-ci,

  33. des histoires de science, de neuroscience,
    très cérébrales et intellos,
  34. qui finissaient toujours
    par ce sentiment d'émerveillement.
  35. J'ai commencé à voir ça
    comme mon travail :
  36. cultiver l'émerveillement
    chez les autres.
  37. Comment ça sonnait ?
  38. (Plusieurs voix) « Oh ! » « Ouah ! »

  39. « Ouah ! »
  40. « Incroyable ! » « Oh ! »
  41. « Ouah ! » « Ouaaaaah ! »
  42. JA : Mais, je commençais
    à en avoir marre de ces histoires.

  43. en partie, à cause des répétitions.
  44. Je me rappelle un jour,
    j'étais assis à l'ordinateur
  45. à créer le son d'un neurone
    (Craquements) -
  46. du bruit blanc, vous
    le découpez, c'est facile à faire -

  47. et je me souviens m'être dit :
    « J'ai fabriqué ce son 25 fois. »
  48. Mais ce n'était pas tout, ces histoires
    avaient un cheminement similaire.
  49. Vous suivez la voie du vrai faite de
    science, et ça mène à l'émerveillement.
  50. Ne vous méprenez pas, j'adore la science.

  51. Mes parents ont fuit un pays ravagé
    par la guerre, sont venus en Amérique,
  52. et c'est la science qui faisait, pour eux,
    le plus partie de leur identité;
  53. j'ai hérité ça d'eux.
  54. Mais quelque chose dans ce mouvement
    de la science vers l'émerveillement
  55. a commencé à me paraître incorrect.
  56. Est-ce le seul chemin
    qu'une histoire puisse prendre ?
  57. Aux alentours de 2012,

  58. je suis tombé sur plusieurs histoires
    qui m'ont fait penser : « Non ! »,
  59. une en particulier, où on a interviewé
    un gars qui a décrit les armes chimiques
  60. utilisées contre lui et ses concitoyens,
    dans les montagnes du Laos.
  61. Des scientifiques occidentaux y sont allés
    et n'en ont trouvé aucune trace.
  62. Nous lui avons posé la question :
    pour lui, les scientifiques avaient tort.
  63. On a dit : « Ils ont fait des tests. »
  64. Il a dit : « Peu importe,
    je sais ce qui m'est arrivé. »
  65. Nous avons argumenté et, bref,
    l'interview s'est terminé dans les larmes.
  66. Je me suis senti...
  67. je me suis senti horrible.
  68. Marteler une vérité scientifique
    quand quelqu'un a souffert,
  69. ça n'allait rien guérir,
  70. et peut-être que je comptais trop
    sur la science pour trouver la vérité.
  71. À ce moment-là, on sentait bien
    qu'il y avait plein de vérités dans l'air
  72. et qu'on n'en examinait qu'une.
  73. Donc, j'ai pensé :
    « Je dois faire mieux. »
  74. Donc, pendant les huit ans qui ont suivi,

  75. je me suis engagé à rapporter des
    histoires où des vérités se confrontent.
  76. On a parlé des politiques du consentement
  77. en montrant la perspective conflictuelle
    des survivants et des responsables.
  78. On a parlé de race, comment
    les noirs sont éliminés des jurés,
  79. et les lois pour empêcher ça
    qui ne font qu'empirer les choses.
  80. On a parlé du contre-terrorisme,
    des détenus de Guantánamo,
  81. d'histoires où tout est contesté,
  82. où tout ce que vous pouvez faire,
    c'est essayer d'y trouver un sens,
  83. et c'est un peu devenu le but.
  84. J'ai commencé à penser,
    c'est peut-être ça, mon métier :
  85. cultiver cette lutte de sens
    chez les autres.
  86. Voici à quoi ça ressemblait :
  87. (Plusieurs voix)
    « Mais je vois... » « Je, euh... »

  88. « Je n... » (Soupir)

  89. « Eh bien, donc, comme, hum...»

  90. « Je veux dire, je... »

  91. « Vous savez, euh,
    bon sang, je... » (Soupir)

  92. JA : Ce soupir-là,

  93. je voulais entendre son son
    dans chaque histoire
  94. parce que ce son, c'est un peu
    notre situation actuelle, non ?
  95. Nous vivons dans un monde
  96. où la vérité n'est plus un ensemble
    de faits qu'on doit capturer.
  97. C'est devenu un processus.
    D'un nom, c'est passé à un verbe.
  98. Mais, comment terminer cette histoire ?
  99. Ce qui continuait à se produire,
    c'est qu'on racontait une histoire,
  100. en vitesse de croisière,
    deux opinions en conflit,
  101. on arrivait à la fin,
    et c'était du genre :
  102. « Bon, qu'est-ce
    que je dis pour finir ?
  103. Oh, mon dieu, comment
    termines-tu cette histoire ? »
  104. Les "ils vécurent heureux...,"
    ça ne sonne pas vrai.
  105. En même temps,
    si tu laisses les gens englués,
  106. ils se demandent
    pourquoi ils ont écouté ça,
  107. J'ai senti qu'il devait
    y avoir autre chose,
  108. un moyen d'aller au-delà
    de cette lutte de sens.
  109. Et c'est ce qui m’amène à Dolly,

  110. ou Sainte Dolly, comme
    on aime l’appeler dans le Sud.
  111. Laissez-moi vous raconter
    un petit moment d'épiphanie
  112. que j'ai eu en faisant, l'année dernière,
    la série : « Dolly Parton's America ».
  113. C'était un projet différent,
    mais mon intuition me disait
  114. que Dolly pouvait m'aider
    à résoudre ce problème de fin.
  115. L'intuition de base, c'était :
    tu vas à un concert de Dolly,

  116. tu vois des hommes en casquettes
    de camionneurs aux côtés de travestis,
  117. des démocrates et des républicains,
    des femmes main dans la main,
  118. toutes sortes de gens
    différents collés ensemble.
  119. Tous ces gens supposés se détester
    sont là et chantent ensemble.
  120. Elle a réussi à façonner
    cet espace unique en Amérique,
  121. et j'ai voulu savoir comment elle a fait.
  122. Donc, j'ai interviewé Dolly
    douze fois, sur deux continents.

  123. Elle commençait en disant :
  124. (Audio) Dolly Parton :
    Demandez ce que vous demandez,

  125. et je vous dirais ce que
    j'ai envie d'entendre. (Rires)
  126. JA : C'est incontestablement
    une force de la Nature,

  127. mais mon problème,
  128. c'est que j'avais choisi pour cette série
  129. un concept difficile pour mon âme.
  130. Dolly chante souvent à propos du Sud.
  131. Si vous parcourez sa discographie,
  132. chansons après chansons,
    ça parle du Tennessee.
  133. (Extraits de chanson de DP)
    ♫ Tennessee, Tennessee...

  134. ♫ Tennessee, le mal du pays, Tennessee...
  135. ♫ J'ai ces blues nostalgiques
    du Tennessee qui courent dans ma tête...
  136. Tennessee...
  137. JA : « Tennessee Mountain Home »,
    « Tennessee Mountain Memories »,

  138. j'ai grandi au Tennessee
    et je n'en ai eu aucune nostalgie.
  139. J'étais le petit arabe maigrichon
  140. qui venait de l'endroit
    qui a inventé les attentats-suicides.
  141. J'ai passé beaucoup de temps
    dans ma chambre !
  142. Quand j'ai quitté Nashville,
    je l'ai vraiment quittée.
  143. Je me souviens être
    resté debout, à Dollywood,

  144. devant la réplique de sa maison
    de montagne au Tennessee.
  145. Les gens autour de moi pleuraient.
  146. C'est juste un décor, une mise en scène,
    pourquoi pleurez-vous ?
  147. Je ne comprenais pas
    pourquoi ils étaient si émus,
  148. étant donné surtout
    ma relation avec le Sud.
  149. Et à vrai dire, j'ai commencé
    à en avoir des crises d'anxiété.
  150. « Ne suis-je pas la bonne
    personne pour ce projet ? »
  151. Et puis...

  152. ironie du sort,
  153. nous rencontrons Bryan Seaver,
    le neveu et garde du corps de Dolly,
  154. et sur un coup de tête, il nous conduit,
  155. Shima Oliaee, la productrice,
    et moi, hors de Dollywood,
  156. le long des flancs des montagnes,
    vingt minutes au sommet,
  157. un étroit chemin de terre,
  158. puis un portail en bois géant
    droit sorti de « Game of Thrones »,
  159. et nous arrivons à la vraie maison
    de montagne au Tennessee,
  160. le vrai lieu, Valhalla, la vraie
    maison de montagne du Tennessee.
  161. Et je vais marquer
    cette partie avec du Wagner,

  162. parce que vous devez comprendre
    que, dans le folklore du Tennessee,
  163. cette maison, c'est comme un lieu sacré.
  164. Donc, je me souviens
    être debout, là, dans l'herbe,

  165. près de la rivière Pigeon,
  166. des papillons tourbillonnant
    dans les airs,
  167. et j'ai eu mon propre
    moment d'émerveillement.
  168. La maison de montagne
    du Tennessee de Dolly
  169. ressemble exactement à la maison
    de mon père dans les montagnes du Liban.
  170. Sa maison ressemble en tous points
    à l'endroit que mon père a quitté.

  171. Ce simple parallélisme m'a amené
  172. à avoir une conversation avec mon père
    que je n'avais jamais eue,
  173. sur sa douleur de quitter sa maison,
    qu'il a reconnue dans la musique de Dolly.
  174. Ensuite, j'ai eu
    une discussion avec Dolly,
  175. où elle a défini ses chansons
    comme une « musique de l'exode ».
  176. Même si vous écoutez cette chanson
    classique, « Tennessee Mountain Home »...
  177. (Dolly Parton,
    « Tennessee Mountain Home »)

  178. ♫ Assise sur le porche d'entrée,
    un après-midi d'été,
  179. ♫ sur une chaise à dos droit
  180. ♫ appuyée sur deux pieds contre le mur...
  181. Il s'agit d'essayer de saisir
    un moment qui s'est déjà enfui.

  182. Mais si vous pouvez
    l'imaginer, clairement,
  183. vous pouvez peut-être le figer,
    comme dans de la résine,
  184. coincé entre le passé et le présent.
  185. C'est ça, l'expérience d'un immigrant.
  186. Et cette simple pensée m'a conduit
    à des millions de conversations.

  187. J'ai commencé à discuter de la
    musique country avec des musicologistes.
  188. Ce genre, que j'ai toujours ressenti
    totalement étranger à mes origines,
  189. est, en réalité, fait d'instruments
    et de styles de musique
  190. qui viennent directement du Moyen-Orient.
  191. En fait, il y avait des voies commerciales
  192. de ce qui est aujourd'hui le Liban
    jusqu'aux montagnes du Tennessee de l'Est.
  193. Honnêtement, je peux dire
    qu'en regardant sa maison, debout, là,

  194. c'était la première fois que je me
    suis senti chez moi au Tennessee.
  195. C'est la vérité.
  196. Et ça n'a pas été l'unique fois.

  197. Dolly m'a sans cesse poussé
  198. au-delà des catégories
    que je m'étais faites du monde.
  199. Je me souviens d'une discussion
  200. sur son partenariat de sept ans
    avec Porter Wagoner.
  201. En 1967, elle rejoint son groupe.
  202. Il est la star de la musique country,
    elle est une choriste, inconnue.
  203. En très peu de temps,
    elle a un succès énorme.
  204. Il devient jaloux,
  205. et lui réclame trois millions de dollars
    en justice quand elle essaie de partir.
  206. Il serait facile de voir Porter Wagoner
  207. comme le classique salaud
    patriarcal qui essaie de la retenir,
  208. mais chaque fois que je le lui
    suggérait en disant : « Enfin quoi...
  209. (Audio) ... cet homme,
    on le voit dans les vidéos,

  210. il a son bras autour de tes épaules.
  211. Il y a une démonstration
    de pouvoir là, c'est sûr.
  212. DP : En fait, c'est bien plus
    compliqué.... réfléchissez un peu.

  213. Il avait cette émission télé
    depuis des années.
  214. Il n'a pas eu besoin
    de moi pour ce succès.
  215. Il ne s'attendait pas non plus
    à ce que je sois tout ce que je suis.
  216. J'étais une artiste sérieuse,
    il ne le savait pas.
  217. Il ne savait pas
    tous les rêves que j'avais.
  218. JA : En fait, elle me répétait :

  219. « Ne mélange pas ta stupide façon
    de voir le monde à mon histoire,
  220. car ce n'est pas ce que tu crois.
  221. Oui, il y avait du pouvoir,
    mais ce n'était pas tout.
  222. C'est impossible à résumer. »
  223. Bon, zoom arrière...
    Qu'est-ce que j'en pense ?

  224. Je pense qu'il y a un indice,
    une avancée là-dedans.
  225. Nous, journalistes, aimons
    fétichiser la différence.
  226. Mais dans ce monde déconcertant,
  227. nous devons de plus en plus
    être le pont entre ces différences.
  228. Mais comment ?
  229. Pour moi, la réponse est simple.

  230. Vous questionnez ces différences,
    les retenez le plus longtemps possible,
  231. jusqu'à ce qu'un jour, comme moi,
  232. quelque chose se passe,
    quelque chose se révèle...
  233. Un histoire ne devrait pas
    se terminer sur une différence
  234. mais sur une révélation.
  235. En revenant de ce voyage en montagne,

  236. un ami m'a offert un livre
    qui donne un nom à cette idée.
  237. En psychothérapie, il y a cette idée
    du « troisième», qui se résume comme suit.
  238. Nous nous considérons normalement
    comme des unités autonomes.
  239. Je vous fais quelque chose,
    vous me faites quelque chose.
  240. Mais d'après cette théorie,
    quand deux personnes s'assemblent
  241. et s'engagent vraiment à se fréquenter
    dans un acte mutuel de reconnaissance,
  242. ils fabriquent quelque chose de nouveau,
    une nouvelle entité qui est leur relation.
  243. Vous pouvez voir les concerts de Dolly
    comme un « troisième espace culturel ».
  244. La façon dont elle voit son public
    éclectique et la façon dont ils la voient,
  245. créent l'architecture spirituelle du lieu.
  246. Et je pense maintenant
    que c'est ma vocation,

  247. et qu'en tant que journaliste,
    conteur d'histoires,
  248. ou juste un américain vivant
    dans un pays qui à du mal à se maintenir,
  249. chacune de mes histoires
    doit trouver ce « troisième »,
  250. cet endroit où les choses
    que nous considérons différentes
  251. se transforment
    en quelque chose de nouveau.
  252. Merci.