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← Et se relever ! | Nathalie Provost | TEDxHECMontreal

Cette présentation a été faite lors d'un événement TEDx local, produit indépendamment des conférences TED.
Nathalie a été blessée au cours des événements de Polytechnique en décembre 1989. Convaincue de l'importance du devoir de mémoire, elle partage ses réflexions et communique sa joie de vivre.

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Showing Revision 10 created 05/20/2015 by Dimitra Papageorgiou.

  1. Bonjour.

  2. Comme vous venez de l'entendre,
    il y a 20 ans, j'ai vécu un drame.
  3. Une tragédie. Une tuerie.
  4. Un événement qui m'a mis
    à terre. Complètement.
  5. Mais aujourd'hui, je suis debout.
  6. J'ai eu l'occasion de raconter
    l’événement à plus d'une reprise,
  7. mais rarement de raconter
    après l'événement.
  8. Je suis Nathalie Provost,
  9. et je suis née à une époque
    où tout était possible.
  10. Au Québec, on a construit
    tout le réseau hydroélectrique
  11. au moment où je suis née.
  12. Le réseau des routes, tel
    qu'on le connait aujourd'hui,
  13. le métro de Montréal, le tunnel
    Louis-Hippolyte-La Fontaine,
  14. le réseau d'école secondaire publique
  15. a été construit
    au moment où je suis née aussi.
  16. Et c'est avec cette croyance
    que tout était possible,
  17. qu'on pouvait tout réaliser,
  18. le seul problème était notre volonté,
  19. que notre seule limite
    était notre volonté,
  20. c'est comme ça que
    je suis rentrée à Polytechnique
  21. convaincue que j'allais
    conquérir le monde,
  22. que tout était à ma portée.
  23. Probablement un peu arrogante,
    mais bon, c'est ce que j'étais.
  24. Et c'est dans cette optique-là
    que je suis arrivée à Polytechnique,
  25. un après-midi d'hiver, en 1989.
  26. Ça avait été une longue journée,
    une journée pleine de neige,
  27. il neigeait à plein ciel.
  28. Le matin j'avais eu le privilège
    de travailler avec un groupe d'ingénieurs.
  29. Je présentais mon projet
    de fin d'études,
  30. et je me demandais comment j'allais faire
  31. pour faire la présentation
    que j'avais à faire -
  32. j'étais dans une posture comme ici -
  33. je me demandais comment j'allais faire la
    présentation que j'allais avoir à faire,
  34. et puis la rendre intéressante.
  35. On était huit à présenter
    un projet de transfert de chaleur,
  36. j'étais la dernière, et c'était
    toutes le même projet.
  37. Et donc, tout d'un coup,
  38. il y a un collègue qui est
    en train de présenter le projet,
  39. et il y a un homme qui rentre
    dans la classe à coté de lui.
  40. Ma première intuition ça été de me dire :
  41. « Il a trouvé une idée lui pour
    rendre son projet intéressant ? »
  42. Mais cet homme-là a tiré au mur.
  43. Il a fait sortir les garçons,
  44. et il a mis toutes les filles
    qu'il y avait dans la classe dans un coin.
  45. Et il nous a demandé si
    on savait pourquoi on était là.
  46. On a dit non !
  47. Il nous a dit : « Je hais les féministes.
  48. Vous êtes toutes des féministes ».
  49. J'ai dit : « Non,
    on n'est pas des féministes.
  50. Si tu veux venir à Polytechnique,
    il y a de la place ».
  51. Mais je ne pense pas
    que j'ai pu finir ma phrase.
  52. On a été son peloton d’exécution.
  53. Il a tiré.
  54. Six sont mortes,
    on est trois blessés.
  55. Je me suis retrouvée par terre,
    couchée, morte un peu.
  56. C'était une scène horrible.
  57. Je ne comprenais pas pourquoi ça
    arrivait ici, qu'est-ce qui se passait !
  58. Comment ça se fait que dans mon école,
    un événement comme ça pouvait arriver.
  59. J'ai découvert là, la solitude,
  60. le doute, la peur.
  61. Je ne savais plus
    par quel chemin on se relevait.
  62. Je ne savais pas comment recommencer.
  63. Et ce bout-là de l'histoire
    que je commence là,
  64. il est moins raconté.
  65. Et puis pour vous le raconter,
    je vais le partager avec mes enfants.
  66. Parce que mes enfants ont tous les quatre,
    comme vous tous, comme moi,
  67. appris à marcher.
  68. Je viens de vous le dire,
  69. après Polytechnique,
    j'avais mille questions.
  70. Pourquoi je n’étais pas morte ?
  71. Pourquoi c'est arrivé au Québec ?
  72. Pourquoi c'est arrivé à ce moment-là ?
  73. Je ne comprenais pas !
  74. Vous imaginez probablement
    que j'ai crié, pleuré, gueulé.
  75. J'ai beaucoup écrit aussi. J'ai médité.
  76. Et dans le fond,
    ce que je faisais, c'est prier.
  77. C'est prier, parce que
    j'interpellais à travers tout ça
  78. un peu plus grand que moi.
  79. La réponse première, mathématique,
    ne me satisfaisait pas.
  80. Il fallait que je la dépasse un peu,
    pour être capable de faire le deuil,
  81. et puis d'accepter que la solitude
    allait exister dans ma vie.
  82. Pour faire le deuil
    de l’insouciance aussi.
  83. Puis faire le deuil de l’innocence.
  84. Un notre élan qui était très fort
    en moi, c’était la colère.
  85. C'était injuste,
    ça n'avait pas de bons sens.
  86. Les hommes autour de moi y sont passés,
  87. surtout les hommes, ils y ont goutté.
  88. Mon père, mes frères, mes proches.
  89. Mais en même temps,
    il y avait un élan vers le pardon.
  90. Peut-être que c'est parce que
    Marc Lépine était mort,
  91. mais, j'avais senti cet élan-là,
    et j'ai choisis de le suivre.
  92. Et j'ai compris en le suivant,
  93. que tout doucement,
    j’abandonnais la colère,
  94. et qu'en abandonnant la colère,
  95. je réussissais à reprendre
    un peu de pouvoir dans ma vie,
  96. et puis que finalement,
    j'arrêtais d'être une victime,
  97. et je redevenais maîtresse de ma vie.
  98. Et dans le fond, la prière et le pardon,
  99. m'ont permis de laisser le passé,
  100. et de laisser passer le passé aussi.
  101. Trois jours après Polytechnique,
  102. il y a un géant qui est rentré
    dans ma chambre d'hôpital.
  103. Ce géant-là, vous le connaissez peut-être,
  104. c'est aujourd'hui
    le chef cuisinier, Martin Picard.
  105. Martin, en 89, était apprenti cuisinier,
  106. et il rentré dans ma chambre d'hôpital
    pour m’offrir un cadeau, une recette.
  107. Puis il m'a raconté avec toute
    la poésie dont il est capable,
  108. une recette faite de
    saumon cru et de saumon fumé
  109. et puis de pamplemousse,
  110. dans laquelle il a partagé
    sa tristesse, sa colère et son aigreur
  111. d'un événement pareil.
  112. Trois jours après Polytechnique,
  113. Martin m'a offert une fleur
    qui avait poussée dans la boue.
  114. C'est un petit exemple,
    mais là, j'ai dit après :
  115. « C'est une chance que
    Polytechnique me soit arrivée ».
  116. Je pense qu'aujourd'hui,
    je suis privilégiée.
  117. J'ai des occasions qui me sont offertes,
  118. parce que Polytechnique a croisé ma vie,
    Marc Lépine a croisé ma vie.
  119. Et il m'a permis donc de vivre
    un événement particulier et exceptionnel,
  120. sur lequel j'ai pu porter mon regard,
  121. sur lequel j'ai pu m'émerveiller
    et retrouver de la beauté dans la vie.
  122. Et donc, reprendre pied
    dans le présent, ici, maintenant.
  123. Quand on tombe, on est à l'hôpital,
  124. on reçoit des soins.
  125. J'en ai eu même à la maison.
  126. Il fallait réapprendre à marcher.
  127. Il fallait réapprendre à bouger,
  128. il fallait combattre l'infection,
    parce qu'il y en a eu [une].
  129. Il fallait aussi réapprendre
    à marcher toute seule la nuit,
  130. parce que j'ai eu longtemps très peur.
  131. Il fallait partager ce fardeau-là
    de colère, de tristesse,
  132. qui était très lourd.
  133. Et j'ai eu autour de moi, des amis,
    des parents, des mentors,
  134. qui m'ont écoutée
    et qui ont été présents pour moi.
  135. Mais, j'ai aussi eu des gens,
    qui ont accepté ma vulnérabilité,
  136. et puis qui ont accepté
    de m'offrir un cadeau :
  137. leurs propres confidences,
    leurs propres événements.
  138. Et à travers tout ça,
    j'ai découvert une nouvelle force.
  139. Une force qui était appuyée
    sur l'ouverture aux autres,
  140. sur le partage, la compassion,
  141. et puis qui m'a permis, encore une fois,
    d'avancer un pas en avant avec les autres.
  142. Et ça m'a amenée à contribuer.
  143. Polytechnique est arrivé en décembre 89,
  144. en janvier 90,
    je suis retournée à l'école.
  145. Pour moi, finir mon bac en génie,
  146. être ingénieur, porter mon jonc,
  147. c'était fondamental,
  148. ça l'est encore aujourd'hui,
    j'en suis très fière.
  149. J'ai travaillé, toujours,
    j'ai eu des enfants, je les élève,
  150. et je réalise que d'avoir
    bâti une famille,
  151. travaillé, et donc à ma façon,
    bâti ma société,
  152. c'est d'avoir eu l'occasion de donner.
  153. C'est d'avoir eu l'occasion
    de laisser une trace
  154. qui est peu plus grande
    que moi, en dehors de moi.
  155. Ça m'a ramenée
    vers l'avenir, vers l'espoir,
  156. et ça pour moi,
    ça m'a permis d'être debout.
  157. Aujourd'hui, j'ai des rêves, des espoirs,
  158. je construis ma vie,
  159. je construis à ma mesure notre société,
  160. et je me trouve très privilégiée.
  161. Mais au travers de tout ça,
  162. ce que j'ai vécu,
    c'est un événement exceptionnel.
  163. Mais je me questionne,
  164. parce que je me demande
    si mon parcours lui est exceptionnel ?
  165. Parce que vous avez
    probablement vécus des deuils,
  166. la maladie, des échecs ou des abus.
  167. La vie nous malmène
    et nous fait traverser
  168. des moments très difficiles.
  169. Et on a tous à se relever.
  170. Et je me questionne :
  171. Est-ce que dans le fond, tous,
  172. un peu comme mes enfants,
    nos enfants, nous mêmes,
  173. on parcourt tous un peu
    les mêmes étapes pour être debout,
  174. est-ce que pour se relever
    des moments les plus difficiles,
  175. on ne parcourt pas tous
    un peu les mêmes étapes ?
  176. Est-ce que chacun d'entre nous
    n'a pas besoin de faire un deuil,
  177. d'accepter l’événement qui est arrivé ?
  178. Est-ce qu'on n'a pas tous
    un peu besoin de partager,
  179. de dépasser l'injustice, la colère ?
  180. Est-ce qu'on n'a pas tous,
    face à la difficulté,
  181. besoin de s’émerveiller ?
  182. Besoin de reconnaître
    qu'est-ce qu'il y a de beau,
  183. malgré les difficultés.
  184. Comment la vie, la nature,
    ce qui nous entoure est merveilleux,
  185. pour nous ré-encrer dans le présent.
  186. Je pense qu'on a tous
    besoin de se relier,
  187. pour faire face à la douleur,
    aux difficultés,
  188. apprendre des autres aussi.
  189. Je pense qu'on a tous
    besoin de contribuer,
  190. parce que, quand on contribue, on donne,
  191. et puis ça nous permet
    d'avoir l'impression
  192. de laisser une trace plus grande que nous.
  193. Et puis en conclusion, je vais
    vous amener sur un questionnement -
  194. parce qu'on ne pourra pas faire sortir
    l’ingénieur qui est en moi.
  195. Et puis un ingénieur,
    ça essaye de bâtir le monde,
  196. ces jours-ci, on se demande
    si on y arrive tous bien,
  197. mais c'est quand même l'intention.
    (Rires)
  198. Est-ce que le parcours que
    je viens de vous raconter,
  199. ne pourrait pas s'appliquer
    à nous, comme société ?
  200. Je me questionne.
  201. Je me demande, si, comme société -
  202. parce que je nous trouve
    un peu à genoux comme société.
  203. Il y a cynisme important.
  204. Il y a une monté
    de mouvements assez radicaux.
  205. On n'a pas nécessairement de l'espoir
  206. quand on regarde ce qui s'est passé
    au Printemps érable,
  207. quand on regarde
    les mouvements dans le monde,
  208. quand on regarde la morosité économique.
  209. Donc je pense qu'on est un peu
    comme société à genoux,
  210. et donc je me questionne :
  211. Est-ce que comme société,
    on n'aurait pas des deuils à faire ?
  212. Peut-être le deuil
    de la croissance infinie ?
  213. Je me demande si on n'a pas
    des choses à pardonner ?
  214. Peut-être à pardonner
    à ceux qui ont été avant nous ?
  215. La commission Charbonneau,
  216. peut-être que ça sera
    certains pardons qu'on aura à faire
  217. des abus qui ont eu lieu
    et des injustices.
  218. On ne pourra pas tout réparer.
  219. Et puis on va devoir comme société,
    je crois, retrouver notre pouvoir.
  220. Je me demande aussi, si comme société,
  221. on est capable de s’émerveiller
    de tout ce qu'on a ?
  222. On vit dans un pays assez beau.
  223. Un pays dans lequel
    on a des ressources naturelles,
  224. on a quatre saisons,
  225. on est globalement en santé,
    on est choyé.
  226. Est-ce qu'on le reconnait ?
  227. Je me demande aussi,
    si on se relie pour de vrai ensemble ?
  228. parce que, ça nous aiderait
    peut-être à se relever,
  229. et tout ça pour contribuer à bâtir
    ensemble un monde meilleur.
  230. Je me demande si ça ne serait pas
    un chemin pour se relever ?
  231. Merci.
  232. (Applaudissements)