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← Combien de vies pouvons-nous vivre ?

La poètesse Sarah Kay a été stupéfaite d'apprendre qu'elle ne pouvait pas être une princesse, une ballerine et une astronaute en une seule vie. Au cours de cette présentation, elle délivre deux formidables poèmes qui montrent comment nous pouvons vivre d'autres vies.

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Showing Revision 10 created 05/14/2017 by eric vautier.

  1. (Chantant) Je vois la lune.
    La lune me voit.
  2. La lune voit quelqu'un que je ne vois pas.
  3. Que Dieu bénisse la lune
    et que Dieu me bénisse, moi.
  4. Et que Dieu bénisse ce quelqu'un
    que je ne vois pas.
  5. Si je vais au paradis avant toi,
  6. je ferai un trou et te ferai traverser.
  7. J'écrirai ton nom sur toutes les étoiles
  8. afin que le monde
  9. ne semble pas si lointain.
    (Fin du chant)
  10. L'astronaute n'ira pas
    travailler aujourd'hui.

  11. Il s'est porté malade.
  12. Il a éteint son téléphone portable,
    son ordinateur, son pager, son réveil.
  13. Il y a un gros chat jaune
    endormi sur son canapé,
  14. des gouttes de pluie sur la fenêtre
  15. et pas même une pointe
    de café dans l'air de la cuisine.
  16. Tout le monde est excité.
  17. Les ingénieurs au 15ème étage ont arrêté
    leur travail sur la machine à particules.
  18. La chambre anti-gravité fuit.
  19. Même l'enfant rouquin
    avec des lunettes,
  20. qui ne fait que sortir
    les poubelles est nerveux,
  21. il fouille le sac, répand
    une peau de banane, un gobelet.
  22. Personne ne remarque.
  23. Ils sont trop occupés à recalculer
    ce que cela signifie pour le temps perdu.
  24. Combien de galaxies perdues par seconde ?
  25. Combien de temps
    avant de lancer une fusée ?
  26. Quelque part, un électron se détache
    de son nuage énergétique.
  27. Un trou noir est apparu.
  28. Une mère finit
    de mettre la table pour le dîner.
  29. Un marathon de New York,
    police judiciaire débute.
  30. L'astronaute est endormi.
  31. Il a oublié d'éteindre sa montre,
  32. qui tique, telle une pulsation
    métallique contre son poignet.
  33. Il ne l'entend pas.
  34. Il rêve de récifs de corail
    et de plancton.
  35. Ses doigts trouvent le mât
    pour naviguer l'oreiller.
  36. Il se tourne sur le côté,
    ouvre soudainement les yeux.
  37. Il se dit que les plongeurs
    ont le meilleur boulot du monde.
  38. Tant d'eau dans laquelle glisser !
  39. (Applaudissements)

  40. Merci.

  41. Petite, je ne comprenais pas
    le concept selon lequel

  42. nous ne pouvions vivre qu'une seule vie.
  43. C'est n'est pas une métaphore.
  44. Littéralement, je pensais pouvoir faire
  45. tout ce qu'on pouvait faire
  46. et pouvoir être
    tout ce qu'on pouvait être.
  47. Il ne me fallait que du temps.
  48. Il n'y avait pas de restriction
    basée sur l'âge, le sexe,
  49. la race ou même le fait
    que la période soit adéquate.
  50. J'étais sûre que j'allais
    pouvoir ressentir
  51. ce que cela faisait d'être un leader
    du mouvement pour les droits civiques
  52. ou un garçon de dix ans vivant
    dans une ferme durant le Dust Bowl
  53. ou un empereur chinois
    de la dynastie Tang.
  54. Ma mère dit que quand les gens demandaient
  55. ce que je voulais faire
    quand je serai grande,
  56. ma réponse habituelle était :
  57. princesse-ballerine-astronaute.
  58. Ce qu'elle ne comprend pas
    est que je n'essayais pas d'inventer
  59. une super profession combinée.
  60. Je listais les choses
    que je pensais pouvoir être :
  61. une princesse, une ballerine
    et une astronaute.
  62. Je suis certaine
    que la liste s'allongeait.
  63. En général, on m'interrompait.
  64. Il ne s'agissait pas de savoir
    si j'allais faire quelque chose
  65. mais plutôt quand j'allais le faire.
  66. J'étais certaine
    que si j'allais tout faire,

  67. cela signifiait
    qu'il me fallait aller vite
  68. car j'avais beaucoup de choses à faire.
  69. Je vivais dans un état
    de précipitation constante.
  70. J'avais peur de prendre du retard.
  71. Puisque j'ai grandi à New York,
    de ce que j'en savais,
  72. la précipitation, c'était normal.
  73. Mais en grandissant, j'ai réalisé,
    avec un serrement au cœur,
  74. que je n'allais pas pouvoir
    vivre plus d'une vie.
  75. Je savais uniquement ce que c'était
    d'être une adolescente
  76. à New York,
  77. pas un adolescent en Nouvelle-Zélande,
  78. pas une reine de promo au Kansas.
  79. Je ne pouvais voir qu'avec mes yeux.
  80. C'est à cette période que je suis devenue
    obsédée par les histoires,
  81. car c'est à travers les histoires
    que j'ai pu voir
  82. à travers les yeux de quelqu'un d'autre,
    aussi bref et imparfait que ce soit.
  83. Je suis devenue avide d'entendre
    les expériences des autres
  84. car j'étais si jalouse de savoir
    qu'il y avait des vies entières
  85. que je ne vivrais jamais
  86. et je voulais entendre parler
    de tout ce que je loupais.
  87. Par transitivité,
  88. j'ai réalisé que certains
    ne pourraient jamais ressentir
  89. ce que c'était d'être
    une adolescente à New York.
  90. Ils ne sauraient pas
  91. ce que c'est de prendre le métro
    après son premier baiser
  92. ou à quel point c'est calme
    lorsqu'il neige.
  93. Je voulais qu'ils sachent,
    je voulais leur dire.
  94. C'est devenu l'objectif de mon obsession.

  95. Je m'occupais en racontant, partageant
    et collectionnant des histoires.
  96. Ce n'est que récemment
  97. que j'ai réalisé que la poésie
    ne pouvait pas toujours être précipitée.
  98. En avril, pour le mois national
    de la poésie, il y a un défi
  99. auquel beaucoup de poètes
    de la communauté participent :
  100. le défi 30/30.
  101. L'idée est d'écrire un nouveau poème
  102. chaque jour durant tout le mois d'avril.
  103. L'année dernière, j'ai essayé
  104. et mon efficacité à produire
    de la poésie m'a enthousiasmée.
  105. Mais à la fin du mois, j'ai regardé
    les 30 poèmes que j'avais écrits
  106. et j'ai découvert qu'ils essayaient tous
    de raconter la même histoire,
  107. il m'avait juste fallu 30 essais
    pour trouver comment la raconter.
  108. J'ai réalisé que ce devait être vrai
  109. pour d'autres histoires
    à plus grande échelle.
  110. J'ai passé des années
    sur certaines histoires,
  111. réécrivant et réécrivant et cherchant
    constamment les bons mots.
  112. Un poète et essayiste français
    appelé Paul Valéry

  113. a dit qu'un poème n'est jamais fini,
    il est seulement abandonné.
  114. Cela me terrifie
  115. car cela implique que je pourrais
    continuer à éditer et réécrire à l'infini
  116. et que c'est à moi de décider
    quand un poème est fini
  117. et quand je peux m'en éloigner.
  118. Ça va directement à l'encontre
    de ma nature obsessionnelle
  119. où j'essaye de trouver la bonne réponse,
    les mots parfaits et la bonne forme.
  120. J'utilise la poésie dans ma vie
  121. comme un moyen de traverser
    et régler certaines choses.
  122. Le fait que je finisse le poème
    ne signifie pas que j'ai résolu
  123. le puzzle auquel je m’attelais.
  124. J'aime revisiter de vieux poèmes
  125. car cela me montre exactement
    où j'en étais à ce moment-là,
  126. ce que j'essayais de traverser
  127. et les mots que j'ai choisis
    pour m'y aider.
  128. J'ai une histoire

  129. sur laquelle je trébuche
    depuis des années et des années
  130. et je ne suis pas sûre
    d'avoir trouvé la forme parfaite
  131. ou bien si ce n'est qu'un essai
  132. et que je la réécrirai plus tard
    à la recherche d'une meilleure narration.
  133. Mais je sais que plus tard,
    quand j'y reviendrai,
  134. je serai capable de dire
    où j'en étais à ce moment-là
  135. et ce que j'essayais de naviguer,
  136. avec ces mots, ici,
    dans cette pièce, avec vous.
  137. Alors --

  138. Souris.
  139. Cela n'a pas toujours été ainsi.

  140. A une époque, il te fallait
    te salir les mains.
  141. Quand tu étais dans le noir,
    tu tâtonnais presque toujours.
  142. Si tu avais besoin de plus
    de contraste, de saturation,
  143. de noirs plus sombres,
    de blanc plus éclatants,
  144. on appelait cela
    du développement prolongé.
  145. Tu inhalais plus de produits chimiques,
    les mains trempant jusqu'aux poignets.
  146. Pas toujours facile.
  147. Papi Stewart était
    photographe pour la Navy.
  148. Jeune, le visage rougi
    et les manches retroussées,
  149. des points plein de doigts
    tels des rouleaux de pièces,
  150. il ressemblait à Popeye,
    le marin, qui aurait pris vie.
  151. Sourire en coin,
    touffe de poils sur la poitrine,
  152. il s'est pointé à la seconde guerre
    avec un rictus et un passe-temps.
  153. Quand on lui a demandé
    ce qu'il savait de la photographie,
  154. il a menti, a appris à lire
    l'Europe telle une carte,
  155. sens dessus dessous, à l'altitude
    d'un avion de combat,
  156. déclenchant l'appareil photo,
    clignant des yeux;
  157. les noirs sombres, les blancs éclatants.
  158. Il a appris la guerre comme il savait
    lire pour rentrer chez lui.
  159. A leur retour, les autres hommes
    déposaient leurs armes,

  160. il a ramené objectifs
    et appareils photo à la maison.
  161. Il a ouvert un magasin,
    l'a transformé en affaire familiale.
  162. Mon père est né dans ce monde
    de noir et blanc.
  163. Ses mains de basketteur ont appris
  164. les clics et glissements
    des objectifs dans le cadre,
  165. de la pellicule dans l'appareil,
    des produits chimiques dans la poubelle.
  166. Son père connaissait
    l'équipement mais pas l'art,
  167. les noirs mais pas les blancs.
  168. Mon père a appris la magie,
    a passé son temps à suivre la lumière.
  169. Un jour, il a traversé le pays
    pour suivre un feu de forêt,
  170. l'a chassé avec son appareil
    durant une semaine.
  171. « Suis la lumière, » disait-il,
  172. « Suis la lumière. »
  173. Il y a des parties de moi-même
    que je ne reconnais que dans les photos.

  174. Le loft sur Wooster Street
    avec les couloirs grinçants,
  175. les plafonds de 3 mètres,
    les murs blancs, les sols froids.
  176. C'était la maison de ma mère
    avant qu'elle ne soit ma mère.
  177. Avant, elle était épouse,
    elle était artiste.
  178. Les deux seules pièces de la maison,
  179. avec des murs qui allaient
    jusqu'au plafond,
  180. des porte s'ouvrant, se fermant,
  181. étaient la salle de bains
    et la chambre noire.
  182. Elle a construit
    la chambre noire elle-même
  183. avec des éviers en inox faits sur mesure,
    un agrandisseur 8x10
  184. qui montait et descendait
    grâce à une manivelle,
  185. une banque de lumières colorées,
  186. un mur de verre blanc
    pour voir les impressions,
  187. un support de séchage sortant du mur.
  188. Ma mère s'est construit une chambre noire.
  189. En a fait sa maison.
  190. Est tombée amoureuse d'un homme
    aux mains de basketteur,
  191. de sa façon de regarder la lumière.
  192. Ils se sont mariés. Ont eu un bébé.

  193. Ont déménagé dans une maison
    près d'un parc.
  194. Ils ont gardé le loft sur Wooster Street
  195. pour les fêtes d'anniversaire
    et chasses au trésor.
  196. Le bébé a fait basculer
    l'échelle des gris,
  197. a rempli les albums photos de ses parents
    avec des ballons, des glaçages colorés.
  198. Le bébé est devenu une fille
    sans taches de rousseur,
  199. avec un sourire en coin,
  200. qui ne comprenait pas pourquoi
  201. il n'y avait pas
    de chambre noire chez ses amis,
  202. qui n'a jamais vu ses parents s'embrasser
    ou se tenir la main.
  203. Un jour, un autre bébé est apparu.

  204. Celui-ci avait des cheveux lisses
    et des joues roses.
  205. Ils l'appelaient « patate douce ».
  206. Quand il riait, il riait si fort
  207. qu'il effrayait les pigeons à l'extérieur.
  208. Tous les quatre, ils vivaient
    dans la maison près du parc.
  209. La fille sans taches de rousseur,
    le garçon patate douce,
  210. le père basketteur,
    la mère à la chambre noire.
  211. Ils allumaient leurs bougies,
    disaient leurs prières
  212. et le coin des photos se pliait.
  213. Un jour, des tours sont tombées.

  214. La maison près du parc s'est couverte
    de cendres, alors ils ont fui
  215. avec des sacs-à-dos, à vélo
    vers des chambres noires.
  216. Mais le loft sur Wooster Street
    était conçu pour une artiste
  217. et pas une famille de pigeons.
  218. Les murs n'atteignant pas le plafond
    ne contiennent pas les cris
  219. et l'homme aux mains de basketteur
    a déposé son arme.
  220. Il ne pouvait plus de battre
    et aucune carte n'indiquait la maison.
  221. Ses mains n'allaient plus sur l'appareil,
  222. ne convenaient plus à sa femme,
  223. ne convenaient plus à son corps.
  224. Le garçon patate douve a écrasé
    son poing dans sa bouche
  225. jusqu'à ne plus rien avoir à dire.
  226. La fille sans taches de rousseur
    a chassé les trésors elle-même.

  227. Sur Wooster Street, dans un bâtiment
    aux couloirs grinçants,
  228. avec le loft aux plafonds de 3 mètres,
  229. la chambre noire avec trop d'éviers,
  230. sous les lumières colorés,
    elle a trouvé un message,
  231. punaisé au mur, reste d'un temps
    d'avant les tours,
  232. d'un temps avant les bébés.
  233. Le message disait :
  234. « Un gars aime une fille
    travaillant dans une chambre noire. »
  235. Il a fallu un an à mon père
    avant de reprendre son appareil.
  236. Pour sa première sortie,
    il a suivi les lumières de Noël
  237. parsemées dans les arbres de New York,
  238. des points de lumière, clignotant
    à l'extérieur de la sombre forêt.
  239. Un an après, il a traversé le pays
    pour suivre un feu de forêt,

  240. est resté une semaine
    à le chasser avec son appareil,
  241. il ravageait la Côte Ouest,
  242. mangeant des camions au passage.
  243. A l'autre bout du pays,
  244. je suis allée en classe, ai écrit un poème
    dans les marges de mon cahier.
  245. Nous avons tous deux appris
    l'art de la capture.
  246. Nous apprenons peut-être
    l'art de l'acceptation.
  247. Nous apprenons peut-être
    l'art du lâcher-prise.
  248. (Applaudissements)